Skip to main content

Full text of "Théâtre. Mademoiselle Bourrat. La fille perdue / Claude Anet"

See other formats






■ ■ 

«il. ' rtttiî» 




;y).-\ï<i&tiîK' 


















































































































1 S'ifrMr. 


w 


w 
. 1 

■j 

«^-7- y 

» 






S. V, 


Ef r_ - —- 


: j"»-?* r-^fj 

j&j 




bj_ - 


. ’.lMP ® -'v ■ 


» J 

- i VH 

FA Tl 



'J 







p i 









■t 



^ xHvi 

- 
































































































DU MÊME AUTEUR 


Voyage idéal en Italie, épuisé. 

Petite Ville (Bernard Grasset, éditeur). 

Les Bergeries (Calmann-Lévy, éditeur). 

La Perse en automobile, épuisé. 

Notes sur l’Amour (Fasquelle, éditeur). 

La Révolution russe de mars 1917 à juin 1918, 

4 vol. (Payot, éditeur). 

Ariane, jeune fille russe (Bernard Grasset, éditeur). 

Quand la terre trembla (Bernard Grasset, éditeur . 

L'Amour en Russie (Bernard Grasset, éditeur). 

Les 144 quatrains d’Omar Khayyam, en colla¬ 
boration avec Mirza Mohammed Kasvini (La 
Sirène, éditeur). 

Feuilles persanes (Bernard Grasset, éditeur). - 

Tsar Sultan, traduit de Pouchkine , décoré et illus¬ 
tré par M Goutcharove (La Sirène, éditeur). 

Notes sur l'Amour, avec dessins de Pierre Bunell , 
gravés sur bois par T. Mailliez (G. Grès et C iB , 

» 

éditeur). 



CLAUDE ANET 



MADEMOISELLE BOURRAT 


LA FILLE PERDUE 


PARIS 

BERNARD GRASSET 

61 , RUE DES SAINTS-PÈRES 

1924 






Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires sur 
papier Madagascar Lafuma numérotés de 1 à 
ï 0 et cinquante exemplaires sur papier velin pur 

■s* 

fil Lafuma numérotés de 11 à 60. 


Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation 

réservés pour tous pays. 


Copyright by Claude And, 1924 


' 































































































PRÉFACE 


J’ai écrit une longue nouvelle intitulée 
Mademoiselle Bourrât vers la fin du siècle 
dernier. Elle parut à la Revue blanche , puis 
en volume avec quelques autres sous le titre 
de Petite Ville . Le volume est daté de 1901 1 . 
J’ai dû écrire la pièce vers 1903 ou au plus 
tard 1904, rue Pergolèse où j’habitais alors 
un petit rez-de-chaussée plein de soleil, au 
numéro 54. Je ne me souviens pas du tout 
des dispositions dans lesquelles j’étais lorsque 
je la composais. En tous cas, je la fis d’un 
seul jet et assez rapidement. 

Je la montrai à Edmond Sée qui, avec 
quelques autres dont la comtesse Mathieu 
de Noailles, avait aimé la nouvelle. Il prit 
ma pièce sous son bras et la remit à Antoine, 
alors au théâtre qui portait son nom. Antoine 
la reçut aussitôt. J’étais émerveillé. Comme 
il était facile d’écrire une pièce ! comme il 
était simple de la faire jouer! 

Quelques mois plus tard, Antoine était 

1. Il a été réimprimé chez Bernard Grasset en 1922. 



8 


PRÉFACE 


nommé directeur de l’Odéon. (Voilà qui fixe¬ 
rait enfin une date.) J’allai le voir et lui de¬ 
mandai de me rendre Mademoiselle Bourrât 
qui me paraissait ne pouvoir être jouée à 
TOdéon. 

— Je passe à TOdéon avec mon drapeau, 
me répondit fièrement Antoine. 

Il traversa donc les ponts avec son drapeau 
et Mademoiselle Bourrât . Mais il comprit 
plus tard que ma pièce ne pouvait être repré¬ 
sentée dans ce théâtre un peu suranné et me 
la rendit avec trois beaux billets de mille 
francs, comme dédit. 

J’étais ébloui. Une pièce, même non jouée, 
me rapportait trois mille francs tandis que le 
livre ne m’avait pas donné un sou. 

Mais qui prendrait Mademoiselle Bourrât? 
Je la remis à Gémier, successeur d’Antoine. 
Gémier, tout préoccupé de faire du théâtre 
d’art, s’empressait de monter Sherlock Holmes, 
Et puis il n’y avait dans ma pièce de rôle ni 
pour lui, ni pour M me Mégard. Il garda le ma¬ 
nuscrit qui doit être encore dans les archi¬ 
ves du Théâtre Antoine et n’y pensa plus. 

Que faire? Multiplier les démarches,mettre 
en jeu des influences? Je n’ai pas de goût 
pour l’intrigue, peut-être parce que j’y suis 
maladroit; je ne puis attendre dans une anti¬ 
chambre, fût-elle de directeur (cette infir¬ 
mité m’a coûté cher) ; je ne fais pas de 




PRÉFACE 


9 


rôles sur mesure ; bref, je n’avais rien de 
ce qu’il faut pour poursuivre une carrière 
dramatique* J’oubliai Mademoiselle Bourrai 
et écrivis des livres. 

Après la guerre, Edmond Sée (toujours 
lui !) me dit qu’il fallait faire représenter 
Mademoiselle Bourrât . Il écrivit à Jacques 
Copeau et à Lugné-Poe. Jacques Copeau de¬ 
manda le manuscrit, le mit dans un tiroir 
avec ceux des lycéens qui brûlent d’être joués 
et comme il avait plus d’excellentes pièces 
reçues qu’il n’en pouvait monter (pourquoi 
les directeurs se plaignent-ils de n’avoir pas 
de pièces?),il ne trouva pas pendant six mois 
le temps de le lire. Je le repris. 

Lugné-Poe le lut et m’appela au téléphone» 
II me dit que l’œuvre était intéressante et 
sans doute me ferait honneur, mais serait-ce 
un succès d’argent ? A cela, je ne pouvais 
répondre et le priai de me rendre le manus¬ 
crit. 

C’est alors que l’an dernier Edmond Sée 
parla de ma pièce à M. et à M me Pitoëf. 
J’avais vu M nie Pitoëf au Vieux-Colombier 
et à la Comédie des Champs-Elysées. — De 
toute la saison, c’était, faut-il l’avouer, mes 
seules soirées au théâtre. M me Ludmila Pitoëf 
m’enchantait. Elle seule pouvait, en effet, 
incarner la pauvre et touchante M lle Bourrât, 
Je compris qu’un dieu avait bien voulu gar- 



10 


PRÉFACE 


der ma pièce pour le jour où M me Pitoëf pour¬ 
rait l’interpréter. Je lui remis le manuscrit. 
Elle Pemporta au bord de la mer à Cap Bre¬ 
ton ; elle le lut, elle aima cette simple et 
triste histoire, et voilà comment, après une 
vingtaine d’années, Mademoiselle Bourrât 
apparut sur la scène de la Comédie des Champs- 
Elysées le 12 janvier 1923. 

Je vois que mes confrères auteurs drama¬ 
tiques ont l’habitude d’élever aux nues les 
interprètes qui ont incarné leur héroïne. 
J’ai lu ainsi des éloges prodigieux d’actrices 
qui n’ont jamais su m’émouvoir et qui à 
mes yeux n’ont aucun talent. Partout ce 
ne sont que dithyrambes, prosopopées et 
points d’exclamation. Alors je me sens très 
gêné pour parler de M me Ludmila Pitoëf. Je 
sais bien — cela m’encourage — que personne 
ne prend au sérieux les éloges ampoulés 
qu’on lit dans les feuilles. Tout de même 
comment se tirer d’affaire? — Eh ! par le 
seul moyen qui soit à ma portée, par la sim¬ 
plicité. 

Je dirai donc que cette Ludmila Pitoëf 
arrive à nous émouvoir par les moyens les 
plus humains, qu’elle ignore les gestes dits dra¬ 
matiques et les éclats de voix par lesquels 
les acteurs pensent traduire une émotion 
qu’ils ne ressentent pas. Elle est émouvante 
paree qu’elle est émue. Voilà le grand secret. 
















PRÉFACE 


11 


Un cœur qui frémit à tous les sentiments, 
qui se livre sans réserve, une sensibilité si 
communicative qu’il est impossible de rester 
insensible lorsqu’on entend vibrer certains 
mots. J’ai vu à chaque fois Ludmila Pitoëf 
sortir de scène au second ou au troisième 
acte de Mademoiselle Bourrât , secouée encore 
de sanglots, et des larmes coulant sur ses 
joues. Et, lorsque le texte lui en donne l’oc¬ 
casion, quelle joie dans cette voix si merveil¬ 
leusement nuancée ! elle s’emplit tout à coup 
de lumière et de gaîté... 

Quand j’ai su que Ludmila Pitoëf jouerait 
Mademoiselle Bourrât , je respirai librement. 
Je me souvenais vaguement de ma pièce 
comme d’une histoire assez sombre, assez 
osée aussi, avec quelques scènes — la der¬ 
nière du premier acte, et la scène avec la 
mère au second — assez dangereuses. Du 
moment que Ludmila Pitoëf les jouait, j’étais 
sûr que, grâce à son tact et à son talent, ces 
scènes passeraient sans soulever l’ombre 
d’une protestation. Et l’expérience le dé¬ 
montra, . 

À côté d’elle, je fus servi par une troupe 
excellente et homogène avec en tête M. Mi¬ 
chel Simon dans le père Bourrât dont il fit 
une création remarquable. Je ne crois pas 
que l’on oublie la scène où ce père malheu¬ 
reux pleure avec sa fille malheureuse. M me Sii- 



12 


PRÉFACE 


vère voulut bien se charger du rôle de la terrible 
M me Bourrât. Elle le joue avec une grande 
autorité et exerce sur le public comme sur 
sa fille une véritable maîtrise, dont elle use 
avec intelligence dans les moments sca¬ 
breux de la pièce. M ile Manson, dans ( Caroline 
est charmante, et rieuse, et niaise à souhait. 
M me Irma Perrot commère le mieux du monde 
en M me Bourrât de Vermand, M. Penay des¬ 
sine avec justesse jVj. Nicolas Allemand, M. Jim 
Gérald le curé, M. Ponti Célestin, et M mes Ca- 
salis et Schuller les vieilles domestiques de la 
maison. 

M. George Pitoef qui est le plus intelligent 
et le plus doué des metteurs en scène a ima¬ 
giné un décor unique, ingénieux et séduisant 
grâce auquel nous voyons, du même coup, 
le corridor, le grand et le petit salon, et le 
jardin de Prévoux. La mise en scène est 
réglée dans le goût même de la pièce, avec 
simplicité et naturel. 

De la pièce elle-même, je n’ai rien à dire. 
Elle est là sous vos yeux. Je n’aime pas les 
auteurs incompris. Mademoiselle Bourrât a 
été comprise, comme je l’ai sentie, par l’im¬ 
mense majorité du public et de la critique. 
Bien qu’elle ait été écrite au temps du 
Théâtre libre, je crois qu’elle n’a pas subi 
son influence. Au vrai, j’allais aussi peu au 
théâtre alors qu’à présent et je ne me souviens 



PRÉFACE 


1 

I«j 

pas qu’aucune pièce au Théâtre libre ait fait 
quelque impression sur moi. Il n’y a donc pas 
là une « tranche de vie », mots affreux qu’un 
homme de goût ne peut prononcer. Il y a un 
drame dans un milieu bourgeois que j’ai 
essayé de décrire avec vérité. Lorsqu’on met 
de la vérité et du naturel dans ce qu’on écrit, 
fait-on une « tranche de vie »? Ce drame finit 
en comédie, comme il arrive parfois et sou¬ 
vent dans la réalité. 

Le public qui avait pleuré au troisième 
acte a ri au quatrième et à quelques mots 
de comédie semés çà et là, lorsqu’ils étaient 
en situation. Je pense que je lui devais bien 
cela puisque je l’ai trouvé si attentif et bien¬ 
veillant. Le malheur eût été de le faire rire 
quand je voulais le faire pleurer. Mais le 
public ne s’y est pas trompé. Il rit quand il en 
a l’occasion, mais il devient sérieux quand 
il le faut, et les mouchoirs sortent à point 
nommé. 

Il me paraît — après un temps si long je 
la regarde comme un objet étranger—que 
ma pièce n’est pas mal faite, ’entends au 
point de vue du métier indispensable à 
tout homme qui veut faire paraître une 
œuvre de son esprit devant une foule assem¬ 
blée ; il y a ce qu’il faut de préparations et 
j’ai présenté M iîe Bourrât comme possédée 
par le sentiment de la maternité, lequel est 




si beau et si nécessaire qu’il purifie tout ce 
qu’il touche. Ici M me Pitoef m’a beaucoup 
aidé. Par son attitude, par sa voix, par son 
expression, elle fait comprendre tout de suite 
au spectateur pourquoi elle est attirée par les 
vingt ans sains du jardinier. Jouée par une 
autre, la scène avec Cèles tin présentait quel¬ 
que danger. Songez-y un peu, sur un théâtre 
parisien, devant les spectateurs de T’a bouche 
et de Phi-Phi. 

Quand j’y réfléchis, et à distance, je suis 
presque effrayé par l’habileté avec laquelle 
j’ai écrit il y a vingt ans cette Mademoiselle 
Bourrât, et il me semble que si j’avais voulu 
développer uniquement les dons de métier 
qui y apparaissent, j’aurais pu, comme quel¬ 
ques autres, faire fortune au théâtre. Mais 
j’avais d’autres préoccupations. J’avoue que 
j’ai souri quand j’ai vu un critique étranger 
parler de ma naïveté. Je pense que cet homme 
n’a lu quoi que ce soit de moi, et je suis 
bien loin de lui en vouloir. Mais ignore-t-il 
que l’extrême simplicité est le dernier mot 
de l’art? Je sais à quelle distance je suis du 
but, mais c’est tout de même ce but-là que 
je cherche à atteindre, et pas un autre. 



PIÈCE EN QUATRE ACTES 


PERSONNAGES 


M. Bourrât .... 
M. Nicolas Allemand . 

Célestin . 

Le Curé . 

Af 110 Bourrât .... 

M me Bourrât .... 
M mt> Bourrât de Vermand 

Caroline . 

Victoire . 

Julie , la cuisinière . 
Louise . 


MM. Michel Simon. 
Penay. 

Ponti. 

Jim Gérald. 
M mcs Ludmila Pitoëf, 
Nora Sylvère. 
Irma Perrot. 
Hélène Manson 
Bérubet. 

> 

SCHULLER. 

. ■ Casalis. 


Les quatre actes se passent chez les Bourrât, à Pré- 
voux, près de Valleyres, dans le même décor, à la fin 
du siècle dix-neuvième. 


MISE EN SCENE DE PITOEF 


Représentée le 12 janvier 1923 à la Comédie des 
Champs*Elysées. 



















































































ACTE PREMIER 


La scène représente Vintérieur de la maison des Bourrât , 
à Prcvoux, près de Valleyres. Elle est divisée en deux 
parties par une cloison qui sépare le petit du grand salon, 

\ Le petit salon se trouve à gauche et occupe le tiers de la 
[ scène. A gauche, dans le petit salon, une fenêtre donna fit 
i sur le jardin ; devant la fenêtre, une table, une chaise de 
! chaque côté de la table, puis, dans un pan coupé, un piano. 

Dans la paroi qui sépare le petit du grand salon, au fond, 
| une porte menant dans le grand salon ; une seconde porte 
dans la même paroi ouvre au premier plan sur un corridor 
! qui passe devant le mur absent du salon. Entre la porte et 
Vavant-scène, le bureau de M me Bourrât et le casier à 
musique. Le grand salon occupe les deux autres tiers de la 
scène à l’arrière-plan. Dans la paroi du fond , une grande 
porte-fenêtre ouvrant sur le jardin où Von voit une cor¬ 
beille de fleurs. Au centre du salon, une table avec des 
chaises, et, tournant le dos à la scène, un petit canapé à 
dossier bas. 

Une porte, à Vextrême droite, mène du salon dans le 
corridor ‘ une seconde porte, quon ne voit pas , dans le 
1 vestibule. 

Un triste mobilier Louis-Philippe, On est au mois 
d’avril, il fait beau temps, soleil. 

I 

Au lever du rideau, on voit arriver dans le jardin 
une jeune femme parlant un bébé dans ses 
bras. Elle s’approche avec précaution de la 
porle-fenêtre ouverte, jette un coup d’œil dans 
Vintérieur du salon et, le voyanlvide.se décide 

i 2 


18 THEATRE 

à entrer. C’esl une grande et jorle personne 
de dix-neuf ans , un peu pâle , les yeux sans 
expression. Elle parle à son bébé. 


« Eh bien, mon petit Robert adoré, tu as fait 
une belle promenade. Nous ne le dirons pas... Si 
on Je savait, nous serions grondés, mais aussi ça 
ne Le vaut rien d’être enfermé toute la journée. 
Tu es pâle, mon pauvre petit... Tu as été bien 
sage aujourd’hui. Tu n’as pas pleuré. Fais une 
risette â ta maman... Oh ! le chérubin, il s’est 
endormi. C’est le grand air. Ferme tes beaux 
yeux bleus, mon adoré. Fais dodo. ( Chanion- 
nani,) « Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira 
bientôt. » Nous allons rentrer chez nous, parce 
que si ta grand’mère te trouvait là, elle ne serait 
pas contente. Tu comprends, mon gros loup ! 
(Elle Vembrasse sur le front.) Mais à une heure et 
demie, il n’v a pas de danger qu’elle te voie. Elle 
est dans sa chambre jusqu’à deux heures. Chaque 
jour, c’est la même chose. Oh ! le petit gredin, il 
dort ! Il n’écoute pas sa maman chérie... (Elle 
se promène de long en large en le berçant Comme 
elle arrive près de la porte de droite , celle-ci s’ouvre 
cl entre Mme Bourrai , sèche , maigre , pointue , 
autoritaire.) 

M lle BOURRÂT, douée sur place par Vémo¬ 
tion. — Oh ! 

M mç BOURRAT. — Ou’est-ce que tu fais là? 

M lle BOURRA T . — Vous voyez, maman. 

M me BOURRAT. — Je t’y prends encore, 
malgré mes ordres formels. Donne-moi ton bébé. 
M lle BOURRAT. — Mais, maman... 















MADEMOISELLE BOURRAT 


19 


M me BOURRAT. — 11 n’y a pas de « mais, 
maman », donne-moi ton bébé. (5a fille fait un 
pas en arrière. M me Bourrai la regardant) 
Qu’est-ce que cela veut dire? (5a fille s'arrête 
aussitôt M me Bourrai s'empare du bébé et le 
jette vivement sur le canapé.) Voilà ce que j’en 
fais de ton bébé. 

M lle BOURRAT , presque en pleurant. -- Oli ! 
maman... 

M me BOURRAT. — J’en ai assez de te voir 
jouer à la poupée. N’est-ce pas honteux, une 
grande fille de dix-neuf ans? <?ue t’a-t-on appris 
au couvent? Même pas à obéir. Je t’avais 
défendu de sortir ce bébé de ta chambre. Puisque 
tu ne m’écoutes pas, c’est bien simple, je con¬ 
fisque le bébé. 

M lle BOURRAT. -— Maman, je vous en prie, 
je l’aime tant. 

M me BOURRAT. — C’est ça qui m’est égal. 
{Elle prend le bébé et le porte au petit salon , dans 
le secrétaire qu'elle ouvre au moyen d'une clef de 
sa trousse.) 

M lle BOURRAT , la suivant — Maman ! ■ 

Sans répondre , M me Bourrai revient au salon , 
s'assied dos au public , à la table , prend 
son ouvrage , regarde l'heure au mur derrière 
elle. 

M me BOURRAT. — Deux heures et demie 1 
Appelle Julie, elle doit avoir fini avec la vais¬ 
selle. J’ai à lui parler. 

M lle BOURRAT. — Bien, maman. ( Elle va 
à droite.) 






20 


THÉÂTRE 


M me BOURRAT. — Et tu reviendras ici. Tu 
n’as pas fini ton carré? 

M lle BOURRAT. — Pas tout à fait. 

Cêlestin passe dans le jardin. 

M me BOURRAT. — Eh bien, ne flâne pas. 
(M Ue Bourrai sort) 

M me BOURRAT , regardant par la fenêtre. -— 
Voilà Cêlestin qui se croise les bras. Je n’ai 
jamais vu un jardinier pareil. II faudra que je 
lui parle sérieusement. 

M np BOURRAT, rentrant. — Julie vient 
dans une minute. ( Elle s'assied près de sa mère.) 

M me BOURRAT, après un silence. —-Tu as 
été au jardin potager, ce matin? 

Mue BOURRAT . — Heu... 

M me BOURRAT. — Inutile de chercher, tu 
y as été. J’ai vu la marque de tes bottines sur 
le sable de l’allée. Il n’y a pas à s’y tromper. 
Cêlestin ne porte pas de bottines, n’est-ce pas? 
As-tu mangé des fruits? 

M Ue BOURRAT. — Oh! non, maman, ils ne 
sont pas encore mûrs. Et puis, vous les avez 
comptés avec Cêlestin. 

M me BOURRAT. — En tout cas, tu n T às rien 
à faire au potager. Tu as le jardin et le petit bois 
pour te promener. II faut que ça te suffise. 

M Ue BOURRAT. —Bien, maman. 

M me Bourrai travaille . M Ue Bourrai regarde par 
la fenêtre. On voit passer Cêlestin dans le 
jardin. M lle Bourrai le suit des yeux, ab¬ 
sorbée pendant toute la scène suivante. On 
frappe à la porte . 





MADEMOISELLE BOURRAT 


21 


M me BOURRAT . — Entrez. 

Entre Julie , la cuisinière , vieille femme , un peu 
voûtée. 

M me BOURRAT . — Julie, on a servi à table, 
ce matin, des fraises que l’on aurait très bien 
pu envoyer au marché. 

JULIE . — Faites excuse, madame. Celles 
qu’on a servies à table étaient trop avancées pour 
le marché. Personne n’en aurait voulu à Val¬ 
ley res. 

M tte BOURRAT. — Je sais ce que je dis. La 
prochaine fois, vous m’apporterez les fraises 
à trier. On ne peut se fier à personne. Vous pou¬ 
vez aller, Julie. 

JULIE. — Puisque je suis là, il faut que je 
demande à madame quelques allumettes. 

M me BOURRAT , — Des allumettes? Je 
vous en ai donné dix, lundi, pour la semaine, et 
nous sommes à vendredi. Qu’en avez-vous fait 
de vos allumettes? Vous les avez mangées? 

JULIE. — J’ai trop peu de bois chaque jour. 
Le feu s’est éteint deux fois dans la journée 
d’hier. 

M me BOURRAT. — A votre âge, Julie, vous 
devriez savoir l’entretenir. Vous brûleriez une 
forêt, si on vous laissait faire. Enfin, je vais vous 
redonner trois allumettes : il faudra qu’elles 
durent jusqu’à lundi. 

Elle se lève el va au secrétaire à gauche , dans le 
pelil salon , Vouvre , prend des allumettes el 
les remet à Julie. 




22 


THÉÂTRE 


JULIE . - Merci bien, madame ; je ferai du 

macaroni pour ce soir? 

M me BOURRAT. — Oui, je vous l’ai dit ce 
matin. Mais ne mettez pas trop de beurre, Julie, 
c’est mauvais pour l’estomac, vous abusez du 
beurre. 

JULIE. — îl faut pourtant ce qu’il faut, 
madame. (Elle sort à droite par le corridor au pre¬ 
mier plan , en grommelant,) 

M me BOURRAT. — Julie devient vieille, elle 
ne fait plus attention. (A sa fille.) A quoi rêves-tu 
là? (M lle Bourrai ri entend pas.) Dis donc, je te 
parle. 

M lle BOURRAT , sursautant. — Pardon, ma¬ 
man. 

BOURRAT. — A quoi penses-tu? 

M lle BOURRAT. —- A rien, maman. 

M me BOURRAT. — Je ne sais vraiment ce 
que tu as, ma fille. Tu peux rester à rêver pen- 
dant des heures et, quand on te questionne, tu 
as l’air de tomber de la lune. Ah ! on t’a donné 
de bonnes habitudes au couvent. Je te demande 
un peu, si tu te mariais, comment tu ferais pour 
tenir ton ménage. Il y en aurait du désordre 
et du coulage chez toi !... Allons, voilà tout de 
suite trois heures. Tu oublies que le 15 juin 
nous avons la vente organisée par le curé pour 
l’œuvre des missions de Guinée. Où en es-tu 
de tes chemises? 

M lle BOURRAT . — J’en ai fait deux, 
maman. 

M me BOURRAT. — Tu n’as plus que trois 
semaines pour les dix autres. Il n’est que temps 


MADEMOISELLE BO U R RAT 23 

de t’y mettre. Ta cousine Caroline n*e sera pas 
là avant une demi-heure. Et lais-moi le plaisir 
de tourner le dos à la fenêtre. Quand tues près 
de la fenêtre, tu regardes tout le temps dehors 
et l’ouvrage n’avance pas. 

M Ue Bourrai tourne sa chaise à regret . Elle tire 
de son panier une horrible chemise de coton¬ 
nade vouante et commence à coudre. Un si- 

IL* 

lence. On frappe à la porte. 

M™ BOURRAT . — Entrez. 

Entre Louisa , la femme de chambre. 

LOU ISA. — Est-ce que madame pourrait 
venir voir pour le linge? On est en train de le 
rentrer. 

M me BOURRAT, se levant. — J’y vais, (A sa 
fille.) Et toi, travaille. Que je ne te trouve pas 
en train de rêver quand je reviendrai, 

M Ue BOURRAT, dès que sa mère est partie, 
laisse tomber son ouvrage, tourne sa chaise et 
regarde par la fenêtre. — Ah ! Cèles tin n’est plus 
là ! C’est ennuyeux. Je ne sais pas que faire. Si 
seulement je pouvais aller au jardin, à présent... 
Mais je n’aurai pas le temps avant que maman 
rentre. {Elle se lève, passe dans le petit salon, va 
à la table , prend un livre rouge, à tranche dorée, et 
iouvre. Lisant.) « Notre doux Sauveur a donné 
son sang pour nous. » A qui est-ce qu’il res¬ 
semble, Notre Seigneur, sur cette image? Ou’il 
est beau ! Oue je l’aime ! Ah ! mais c’est à Géles- 
tin qu’il ressemble. C’est vrai. Oh l que je suis 
contente. 11 faudra que je montre cette image à 


24 


THÉÂTRE 


Caroline. ( Elle ferme le livre el va à la fenêtre.) Non, 
il n’est plus là, il est sans doute au jardin potager. 
(Elle rentre au salon.) Je suis fatiguée. J’aime¬ 
rais être dehors. Il fait si beau, les oiseaux 
s’amusent, et ils se battent. Comme ils sont 
drôles ! 

Enlre par la gauche M. Bourrai. Il est gros, 
grisonnant , barbu , Vair niais et bon . 

M. BOURBAT. — Eh bien, fi fille, que fais-tu 
là? 

M lle BOURRAT , — Je regarde les petits 
oiseaux. J’aimerais tant les prendre dans ma 
main et les caresser. Mais je ne sais pas ce qu’ils 
ont ce mois-ci. Ils se poursuivent et se battent, 
et se sautent dessus comme des méchants. Pour¬ 
quoi font-ils ainsi, papa? 

M. BOURRAT, gêné. — C’est comme ça, 
que veux-tu? C’est comme ca, ils s’amusent. 
(Un silence .) Tu sais, la Roussotte a eu un veau 
ce matin. Tu pourras aller le voir à l’étable. On a 
eu du mal à l’avoir, le gredin. 

M lle BOURRAT. — Un petit veau, quel 
bonheur! C’est le premier depuis que je suis ren¬ 
trée à la maison. Voulez-vous me le donner, papa? 

M. BOURRAT , riant. — Te le donner ! 
Quelle drôle d’idée ! Non, non, dans un mois, 
quand il sera gros, on le vendra au boucher et 
on le mangera. Te donner un petit veau, mais 
qu’en ferais-tu? (Il rit.) 

M 116 BOURRAT . — Je l’aimerais, papa. 

M me BOURRAT, rentrant, à sa fille. — C’est 
comme ça que tu travailles! Dès que j’ai le dos 



MADEMOISELLE BOURRAT ZD 

tourné tu flânes. Il faudrait que je sois partout 
dans la maison en même temps, A présent, va 
enlever ton tablier pour être prête quand ta 
tante arrivera et ne prends pas dix minutes 
pour cela, je te prie. 

M Ue Bourrai sorl à gauche. 

M me BOURRAT , à son mari. — Ou’est-ce qui 
te faisait rire? 

M. BOURRAT. — C’est que titille a des 
idées ! Pour certaines choses on dirait qu’elle n’a 
que cinq ans. Elle voulait que je lui dise pour¬ 
quoi les oiseaux se pourchassent au printemps. 
Elle ne sait rien de rien. 

M mR BOURRAT. — Je l’espère bien. Depuis 
qu’elle est sortie du couvent, elle ne m’a pas 
quittée un seul jour. Et il en sera ainsi jusqu’au 
jour où elle se mariera. Je ne donne pas dans les 
idées modernes, moi. La plupart des jeunes filles, 
à Valleyres, même de notre monde, ont aujour¬ 
d’hui une liberté absurde. (Un temps.) Ce n’est 
pas ton avis? 

M. BOURRAT. — Mais oui, ma bonne, tu as 
raison, comme toujours. 

M me BOURRAT. — Je comprends que les 
jeunes gens de nos jours hésitent à se marier. 
C’est pour cela qu’il y a tant de vieilles filles à 
Valleyres. 

M. BOURRAT. — Heureusement que titille 
a le temps ! 

M me BOURRAT. -— On n’a jamais le temps. 
Je ne serai tranquille que quand j’aurai marié 
ma fille. 







M. BOURRAT. — Enfin, ne te presse pas. 
J’aime bien avoir fifille à la maison. 

M me BOURRAT. — Les hommes sont bien 
tous les mêmes. Ils ne pensent qu’à eux. Mais 
je suis là. 

Rentre par la gauche M llG Bourrai qui a enlevé 
son tablier et s'est recoiffée. 

M . BOURRAT. — Je vais jusqu’à la ferme. 
Je veux demander au fermier un peu de fumier 
pour les corbeilles de fleurs. 

M me BOURRAT. — Il faut qu’il le donne. Je 
ne veux pas qu’on dépense un sou pour ces cor¬ 
beilles de fleurs. C’est déjà assez qu’elle prennent 
le temps de Cèles tin. 

Sort M. Bourrai à droite. 


M me BOURRAT. — As-tu fait ton piano ce 
matin pendant que j’étais à Valleyres? Tu n’ou¬ 
blies pas que M. Nicolas Allemand vient demain. 

M Ue BOURRAT. — J’ai travaillé une heure 
ce matin. 

M me BOURRAT. — Bien, reprends ton 
ouvrage en attendant l’arrivée de ta-, tante. 
(M lle Bourrai s'assied et continue à travailler 
à la chemise de couleur. Mme Bourrai travaille 
en face d'elle. Un silence.) 

M me BOURRAT. — A propos, j’ai encore 
trouvé ton petit chat à la cuisine, en train de 
boire du lait. J’ai défendu à Julie de lui en don¬ 
ner à l’avenir. 

M lle BOURRAT . — Le pauvre petit ! Il va 
mourir de faim. 



MADEMOISELLE BOURRAT 


27 


M me BOURRAT. — Il attrapera des souris 
et se tirera d'affaire. Si tu crois que c’est pour 
ton chat que ton père élève un troupeau de 
vaches... 

M lle BOURRAT, à mi-voix, les larmes aux 
yeux. — Pauvre petit minet ! (Un silence.) 

M me BOURRAT. — Ne rêve pas. Travaille. 
(Un lemps.) Ah ! j’entends la voiture de ta 
tante. 

M Ue BOURRAT. — Je n’entends rien. 

M me BOURRAT , se levant. — Tu n’as pas 
l’ouïe fine. 

M Ue BOURRAT, se levant aussi. — Oui, ce 
sont elles, quel bonheur ! 

Elles sortent toutes deux à droite. Un instant 
après entrent Caroline et M lle Bourrai. 

CAROLINE. — Comment vas-tu, chérie? Tu 
as l’air fatiguée. Tu as pâli. Ou’est-ce qu’il y a? 

M lle BOURRAT. — Je dors mal ces temps-ci, 
je suis agitée, je ne sais pas pourquoi. Et puis, 
je n’ai pas d’appétit. 

CAROLINE. — Je sais ce que tu as. Tu es 
trop seule ici, tu t’ennuies. Ma pauvre chérie î 
Écoute, tu vas venir à Vermand passer dix jours 
avec nous. Mon frère Henri sera là. On s’amu¬ 
sera. 

Af lle BOURRAT. — Oh ! maman ne permet¬ 
tra pas. 

CAROLINE. — Maman lui demandera, et je 
lui monterai une scie. Il faudra qu’elle cède. Je 
suis si contente à l’idée de t’avoir chez moi. On 
ne se voit jamais. 


28 


THÉÂTRE 


M ne BOURRAT. — Vermand est trop loin 
de Prévoux. Maman dit qu’elle ne peut pas 
perdre de temps sur les routes. 

CAROLINE. — Et ton piano? Quand as-tu 
vu M. Nicolas Allemand? 

Mu® BOURRAT. — Il vient demain. 

CAROLINE. — Qu’il est laid, ma chère î 
Mais il paraît qu’il est si intelligent. Il passe 
deux heures par jour aux archives de Valleyres 
à chercher des documents pour P histoire de nos 
familles, de toutes les vieilles familles de Val¬ 
leyres. Papa dit souvent que M. Allemand fait 
une œuvre historique d’une grande portée. C’est 
vraiment curieux pour un professeur de piano ! 
Mais qu’il est laid, le pauvre, et maladroit ! 
L’autre jour, chez M me Lanterle, où il donnait 
une leçon à Julie, ne faut-il pas qu’il casse un 
vase sur la table du salon î M me Lanterle, qui 
est avare comme pas une, en est devenue verte. 
(Elle rit.) 

Célestin passe devant les fenêtres du salon. 
M lle Bourrai se tourne et le regarde. On le 
voit s'arrêter à une corbeille, devant la fenêtre 
de gauche. — 

M ne BOURRAT , avec mystère . — C’est Céles¬ 
tin. 

CAROLINE. — Je vois. 

M lle BOURRAT. — Sais-tu ce que j’ai 
trouvé? Célestin ressemble à une image de 
Notre Seigneur dans un livre que j’ai, la France 
et le Sacré-Cœur. 

CAROLINE. — Tu es folle. 




MADEMOISELLE BOURRAT 


29 


M Ile BOURRAT. — Non, c’est vrai, tu vas 
voir. ( Elle va au petit salon, prend le livre , Vouvre 
et le montre à Caroline.) Regarde, n’est-ce pas 
qu’il est beau? 

CAROLINE. — Il est très beau, mais je ne 
vois pas du tout que Célestin lui ressemble. 

M Ue BOURRAT, avec certitude .— C’est frap¬ 
pant. { Elle retourne au petit salon, regarde au 
dehors.) Il s’en va. (Elle le suit des yeux et revient 
au salon.) 

CAROLINE. — Et la vente du curé, t’en 
occupes-tu? 

M lle BOURRAT, montrant son ouvrage. — Je 
fais ces chemises pour les nègres. Maman a dit 
que c’était par là qu’il fallait commencer. Ah ! 
sais-tu qu’en donnant un sou par jour, on peut 
racheter un petit nègre? 

CAROLINE. — Oui, je sais. 

M lle BOURRAT. — J’aimerais tant racheter 
un petit nègre ! mais maman refuse de donner 
un sou par jour, elle trouve que c’est trop cher 
pour un nègre. Et puis, il paraît que le nègre 
reste là-bas, et moi j’aurais voulu l’avoir ici. 

CAROLINE. — Je te vois avec ton petit nègre ! 

M lle BOURRAT. — J’aimerais tellement 
avoir un bébé à moi. Ça me serait égal qu’il fût 
noir, pourvu qu’il soit mon petit enfant. Ah î 
je le caresserais, je le dorloterais. J’en rêve sou¬ 
vent. Crois-tu que je pourrais avoir un bébé? 

CAROLINE. — Mais tu es folle. Tu sais bien 
qu’il n’v a que les femmes mariées qui ont des 
enfants. Les jeunes filles n’en ont jamais, 
jamais... 




30 


THÉÂTRE 


Mlle B O U RR A T. — Oui, je sais, d’habitude, 
c’est comme ça. Seulement, si le bon Dieu le 
voulait, il pourrait m’en donner un tout de 
même, puisqu’il est tout-puissant. Alors, je le 
prie, soir et matin, de m’envoyer un petit enfant 
à moi. Tu ne sais pas combien j’en serais heu¬ 
reuse. Peut-être qu’il m’écoutera, le bon Dieu. 

CAROLINE. — Je ne crois pas. 

. M lle BOURRAT , se levant. — Écoute, allons 
au jardin, avant que maman rentre. Je te mon¬ 
trerai des nids tout nouveaux. 

CAROLINE. — Je veux bien. 

Elles sortent par la porte-fenêtre. Un instant 
après , entrant par la gauche , les deux 
dames Bourrai. 

M me BOURRAT DE VERMAND , elle est 

grosse , essoufflée, sa respiration siffle entre ses 
dents lorsque elle s'arrête de parler. Elle va s'asseoir 
dans un fauteuil au centre. — Eh bien, Clémence, 
qu’avez-vous dit du scandale de Valley res? 

M me BOURRAT. — Un scandale? 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Com¬ 
ment ne sauriez-vous pas le scandale? Quel bon¬ 
heur !... C’est affreux. Imaginez-vous que Marie 
Le Petit, vous savez,la mercière de la rue Haute, 
celle qu’on appelle la plus jolie fille de Valleyres, 
celle à laquelle M. le curé s’intéressait tant, qu’il 
citait en exemple à tous... 

Mme BOURRAT. — Eh bien? 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Eh 
bien, elle est enceinte, oui, ma bonne, enceinte. 
G’est pour dans quatre mois, paraît-il. Mais ce 




MADEMOISELLE BOURRAT 


31 


qu’il y a de plus extraordinaire, c’est qu’elle n’a 
jamais voulu dire de qui, pas même à M. le curé. 
C’est affreux... Où allons-nous? Je me le demande. 

M me BOURRAT. — Ce que vous me racontez 
là ne m’étonne pas du tout. Cela apprendra à la 
petite bourgeoisie a prendre exemple sur nous 
et à surveiller ses filles. Grâce à Dieu, des scan¬ 
dales pareils sont impossibles dans notre monde. 
Ma fille ne sort pas du jardin, qui est clos de murs, 
sans que je raccompagna. 

M me BOURRAT DE VE RM AN B. — Quelle 
triste année ! ( Passe Louisa avec le plateau de 
Ihé.) 

M me BOURRAT. — Au petit salon, Louisa. 
— J’ai été beaucoup plus fâchée d’apprendre 
que mon cousin Louis Lanterle, qui est au Havre, 
a eu un second enfant de sa maîtresse. 

M me BOURRAT DE VERMAND. — C’est 
affreux, en vérité. 

M me BOURRAT. — Dieu sait quels sacrifices 
d’argent ses parents seront obligés de faire 
quand il voudra se marier. Il paraît que sa 
coquine de maîtresse était honnête avant de 
l’avoir ; ou du moins elle a eu l’habileté de le lui 
faire croire. 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — One 
deviendront nos filles si les jeunes gens de notre 
monde se conduisent ainsi,— je me le demande. 

M me BOURRAT . — Il est certain qu’à 
Vaileyres la situation est inquiétante. J’ai 
compté vingt-trois jeunes filles à marier entre 
vingt et vingt-cinq ans, et point de jeunes 
gens. 



32 


THÉÂTRE 


M™ BOURRAT DE VERMAND. — C’est 
affreux... J’y songe toute la journée. 

M me BOURRAT, — Il y a ce M, Perret de la 

ti 

tannerie, qui cherche à se glisser dans notre 
cercle. Il gagne de l’argent, paraît-il, mais sa 
famille n’existe pas. Il est parti de rien. Voyez- 
vous ma fille avoir comme tante une mercière 
de îa rue Haute? 

BOURRAT DE VERMAND. — Ah ! ce 
serait affreux. 

Loaisa sort par le salon 

Mme BOURRA T. ~ Vous appellerez ces 
demoiselles. ( Elle passe dans le pelil salon avec sa 
belle-sœur .) 

M me BOURRAT DE VERMAND. — II 
paraît que M. Nicolas Allemand a trouvé aux 
archives de la ville un acte au nom des Duret, 
daté de 1568. 

M me BOURRAT . — Alors M me Duret 
triomphe ! Ce professeur de piano qui se môle 
d’histoire m’ennuie. Du reste, M me Duret- ne 
recule devant rien. Vous avez vu dimanche 
qu’au sortir de la messe, elle a été lui tendre la 
main et est restée longtemps à causer avec lui. 
J’apprendrais qu’elle l’a reçu chez elle le soir 
que cela ne m’étonnerait pas. 

Entrent les deux jeunes filles par la droite. 

CAROLINE . — Nous avons été à l’étable. Il 
y a un petit veau qui est né ce matin. 

M lle BOURRAT , — Il est si joli, l’amour, je 
l’ai embrassé. 







MADEMOISELLE BOURRAT 


33 


M me BOURRAT. — Tu me feras le plaisir 
de ne pas retourner à l’étable. Ce n’est pas la 
place d’une jeune fille bien élevée. 

CAROLINE , bas à samère. — As-tu demandé? 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Pas 

encore. 

CAROLINE. — Demande donc. 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Ma 
chère Clémence, Caroline aimerait avoir votre 
fille pendant une quinzaine de jours à Vermand. 
Ces deux cousines se voient si peu, c’est affreux. 

. CAROLINE. — Oh ! s’il vous plaît, ma tante... 
Ce serait si délicieux. 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Mon 
fils Henri rentre en juin. Ces enfants s’amuseront 
ensemble. 

Mme BOURRAT. — Je le regrette, Marie, 
mais je ne puis vous donner ma fille. Je vous l’ai 
dit tout à l’heure, elle ne m’a pas quittée un 
seul jour depuis qu’elle est sortie du couvent. 

CAROLINE. — Mais elle sera tout le temps 
avec moi. 

Mme BOURRAT — Ce n’est pas la même 
chose. 

CAROLINE. — Pourtant... 

Mme BOURRAT , sèche. — Inutile d’insister, 
Caroline. ( Elle se tourne vers sa belle-sœur et sc 
lève.) Si vous avez fini votre thé, Marie, venez là, 
nous serons mieux pour causer. 

Mme BOURRAT DE VERMAND, se levant 
et suivant sa belle-sœur au salon. — Volontiers, 
Clémence. Ah ! j’oubliais de vous dire que je ne 
garde pas ma femme de chambre. 



34 


THÉÂTRE 


M me BOURRAT. — Est-ce possible? 

En parlant, les deux dames vont s'asseoir au 
salon , au dernier plan, à droite près de la 
jenêlre. Les deux jeunes filles restent au pelil 
salon devant la table de thé à droite, premier 
plan. 

CAROLINE . — C’est dégoûtant que tu ne 
viennes pas à Vermand. 

M lle BOURRAT . — Je savais bien que ma¬ 
man ne me permettrait pas. 

CAROLINE, avec une caresse. — Ma pauvre, 
que je te plains ! Comme tu dois t’ennuyer ! 

M lle BOURRAT. — Mais non, je ne m’ennuie 
pas, sauf quand je suis avec maman, parce 
qu’alors il ne s’agit pas de lever le nez de son 
ouvrage, mais quand je suis seule, je ne m’ennuie 
pas. S’il fait beau, je vais au jardin... 

CAROLINE . — Mais qu’est-ce que tu y fais? 

BOURRAT. — Rien. 

CAROLINE , riant. — C’est tout? 

M lie BOURRAT. — Je regarde les petits 
oiseaux. Ils sont si gentils et si drôles. Ou bien 
je vais jusqu’à l’étable, j’aime tant caresser les 
vaches. 11 fait tiède dans l’étable et les vaches 
tournent la tête pour me regarder. [Un temps, 
et baissant la voix.) Et puis, au jardin, il y a 
Célestin. 

CAROLINE. — Ah ! 

M lle BOURRAT. — Je reste près de lui pour 
le voir travailler. Il est si beau et si fort ! Il lève 
de grosses mottes d’un seul coup de sa bêche 
et les retourne 















MADEMOISELLE BOURRAT 35 

CAROLINE. — Alors, vous faites un bout 
de causette, tous les deux? 

M ne BOURRAT. — Oh ! non. 

CAROLINE , riant — Vous ne dites rien? 

M ile BOURRAT. — Oh ! Si. Célestin me 
dit comme ça : « Bonjour, mademoiselle, il fait 
beau temps pour se promener », et je lui réponds : 
« Oui, Célestin ». Et puis, il me dit : « Il y a les 
vers blancs qui me donnent bien du tintouin » — 
ou bien « Sale année ! on aurait besoin d’eau » — 
voilà, des choses comme ça. 

. CAROLINE. — C’est tout? Ce n’est pas bien 
gai. 

M Ue BOURRA T. — Oh ! oui, mais je ne peux 
pas t’expliquer, tu comprends. Seulement, je 
ne m’ennuie pas, je t’assure. Il me semble que 
je voudrais rester toujours comme ça à ne rien 
faire : on est comme engourdi. 

M™ BOURRAT DE VERMAND , se levant 
ci appelant . — Allons, Caroline, il est temps de 
rentrer. (A M rae Bourrai.) Au revoir, ma chère, 
à dimanche, à la messe, 

M me BOURRAT. — Au revoir, Marie. 

CAROLINE. — Adieu, chérie, ne m’oublie pas- 
Adieu, ma tante. 

M Ue Bourrai accompagne ces dames qui s orient à 
. droite. 

M me BOURRAT, seule, allant au plateau de 
thé et comptant les morceaux de sucre dans le 
sucrier. — Un, deux, trois, cinq, sept, neuf et 
dix. 


36 


THÉÂTRE 


Elle retourne à son ouvrage el travaille. Rentre 
M lle Bourrai , qui se dirige vers la porte- 

' fenêtre . 

M me BO U RR A T. — Où vas-tu? 

M lle BOURRAT. — Au jardin, maman. 

M me BOURRAT, — Reste ici. Si on te laissait 
faire, tu serais toute la journée au jardin. Prends 
ton ouvrage et travaille encore une demi-heure. 

M lle Bourrai s’installe avec son ouvrage dans 
Vembrasure de la porte-fenêtre. 

M mc BOURRAT. — Viens à côté de moi. 
Quand tu es près de la fenêtre, tu regardes tout 
le temps dehors. Ce n’est pas comme ça que 
l’ouvrage se fait. 

M lle BOURRAT , se levant. — Oh ! maman. 
[Elle s’assied près de sa mère et travaille. Un long 
silence.) 

Entre Julie à droite. 

JULIE. — Madame, c’est les femmes de la 
lessive qui ont fini. 

M me BOURRAT , se levant. — C’est bien, je 
vais les payer. (Elle sort à droite avec, Julie. A 
peine est-elle sortie , M lle Bourrai se tourne et 
regarde dans le jardin.) 

M ile BOURRAT , après un temps . — Ah ! 
voilà Célestin ! Que fait-il? Il va travailler à la 
corbeille. Quel bonheur!.,. Il a les bras nus au¬ 
jourd’hui parce qu’il commence à faire chaud 
sans doute. Elle se passe la main sur le front.) 
La tête me tourne. Est-ce bête ! J’ai comme un 
vertige. Tiens, il vient par ici. Il veut peut-être 

















MADEMOISELLE BOURRAT 


37 


parler à maman. (Elle se lève, recule , elle esl ner¬ 
veuse, /ail quelques pas, puis s'arrête. On frappe 
à la parle-fenêtre, elle a un sursaut.) Entrez. 

Entre Céleslin, beau garçon aux bras nus et bru¬ 
nis, en gilet et la chemise enir'ouverte du 
haut. Dès que Cêlestin est là, la contenance 
de M llc Bourrai change. Ses yeux brillent. 
Tout en étant gênée , elle est comme portée à 
se rapprocher inconsciemment du jardinier. 

CÊLESTIN. — Pardon, excuse, je croyais 
que notre maîtresse était là et je voulais lui dire 
rapport au fumier. 

M lle BÈ U RR A T, gênée. —- Maman est à la 
lingerie. Elle va venir tout de suite. 

CÊLESTIN. — Je vas l’attendre dans le ves¬ 
tibule. 

M lle BOURRAT. — Oh ! vous pouvez l’at¬ 
tendre ici. 

Un silence , M lle Bourrai se rapproche un peu de 
Cêlestin qui est au centre. Elle regarde fixe¬ 
ment les bras nus du jardinier. 

CÊLESTIN , gêné. — Fait un beau temps, 
mam’zelle, pour se promener. 

Mue BOURRAT. — Oh I oui ï 

Un silence. 

CÊLESTIN. — Ce n’est pas pour dire, il 
nous faudrait de l’eau. (Un silence.) Et puis, il 
y a ces sacrés vers blancs qui me donnent du 
tintouin. Sale année, va ! 


Un silence. 


38 


THÉÂTRE 


M lle BOURRAT , faisant un pas. — Vous 
avez les bras nus. 

CÉLESTIN, étonné. — Pardine, pour travail¬ 
ler. 

M Ue BOURRAT y s'avançant un peu. — Ils 
sont tout mangés par le soleil. Ça ne vous brûle 
pas? Je pourrais vous donner de la poudre. 

CËLESTIN, riant . — De la poudre. Ah ! Ah ï 
pourquoi faire?... 

Un silence. 

M lle BOURRAT, plus près. — On ne dirait 
pas qu’ils sont en chair tant ils sont bruns. 

CÉLESTIN , reculant un peu. — C’est solide, 
c’est tout muscle. 

M lle BOURRAT, avançant. — C’est curieux ! 
Ça fait des bosses et des trous... Mes bras ne sont 
pas comme ça. ( Elle le regarde fixement. Céleslin , 
gêné, se balance sur l'une et Vautre jambe.) Les 
vôtres, c’est comme des montagnes, tandis que 
les miens sont tout blancs et lisses. Regardez. 

Elle tend son bras qui est nu jusqu’au coude vers 
Cêlesiin ; elle est tout près de lui.) 

CÉLESTIN , ricanant — Ce n’est pas pour 
dire... {Il regarde , puis tourne la tête de Vautre 
côté. M Ue Bourrai laisse retomber son bras. Elle 
regarde les bras nus du jardinier comme hypno¬ 
tisée. Cêlesiin ne sait quelle contenance garder. 
Elle respire deux fois fortement. Céleslin tourne 
la tête vers elle et la regarde hardiment. Elle sou¬ 
tient d’abord son regard , puis détourne lente¬ 
ment la tête.) 

CÉLESTIN , s'écartant brusquement et à lui - 
























MADEMOISELLE BOURRAT 


39 


même. — Nom de Dieu ! {Haut). Je reviendrai 
voir madame plus tard. 

Il sort par la porte-fenêtre. 

M lle BOURRAT , faisant quelques pas avec 
peine. — Qu’est-ce que j’ai?... (Elle se laisse 
tomber dans un fauteuil.} Je suis toute étourdie.,* 
Je crois que je vais nvévanouir. 

Elle se passe la main siir les yeux et reste moitié 
étendue , le regard vague. 


RIDEAU 




ACTE II 


» 


Même décor 


M lle BOURRAT , entrant par le fond. — Ah ! 
je ne me sens pas bien. J’ai peur d’avoir un 
malaise pendant ma leçon. Comme c’est en¬ 
nuyeux que M. Allemand vienne après déjeuner 
aujourd’hui ! Je vais prendre un canard, ça 
me fera peut-être du bien, (Elle va à la table sur 
laquelle il y a le plateau avec une fasse de café.) 

M. et M me Bourrai enirenl par la droite. La 
porte reste enlre-bâillée, 

M me BOURRAT 1 , à la fenêtre. — Ferme la 
porte, Ferdinand. 

M. BOURRAT. — Oui, ma bonne. (Il essaie 
de la fermer sans y réussir. ) C’est impossible, 
elle ne ferme plus, il faudra la faire arranger. 

M lle BOURRAT. — Papa, veux-tu me donner 
un canard dans ton café? 

M. BOURRAT. — Prends-le, fifille. (Il 
s’essuie le front.) Il fait une chaleur pour sep¬ 
tembre ! 1 fans huit jours, nous vendangeons. 
(S'asseyant dans un fauteuil, elà sa fille.) Tu pour¬ 
ras inviter ta cousine. Dis donc, fîfille, tu as 





















































MADEMOISELLE BOURRAT 


41 


bien déjeuné? Je te surveillais du coin de fœil. 
Quel appétit ! 

M me BOURRAT, sans lever les yeux de son 
ouvrage . — Elle mange beaucoup trop. 

M. BOURRAT. — En tout cas, ce que tu 
manges n’est pas perdu. Tu as engraissé, tu 
deviens énorme. Au printemps dernier, tu n’allais 
pas du tout, tu étais pâle, tu ne mangeais pas. 
Tu t’es bien rattrapée depuis. 

M m BOURRAT , gênée . — Oui, papa. ( Elle 
jail quelques pas vers la porte de droite.) Je vais 
au jardin, un moment. Vous permettez, maman? 

M me BOURRAT. — Oui. mais à la condition 
que tu ne sois pas en retard pour la leçon de 
M. Allemand. Il sera là à deux heures, ne l’oublie 
pas et reste près de la maison. 

M lle BOURRAT , — Bien, maman. (Elle sort 
à droite.) 

M me BOURRAT. — J’ai hâte de voir arriver 
le facteur. J’attends toujours la réponse de ma 
cousine Lebret, de Magny. Il me tarde d’être 
fixée. Crois-tu que l’affaire s’arrangera? 

M. BOURRAT. — Je ne sais pas, ma bonne, 
je n’y ai pas réfléchi. 

M me Bourrai hausse les épaules et reprend son 
ouvrage. 

M. BOURRAT. — Tu sais ce que j’ai appris 
au marché, ce matin? Il paraît que M. Alle¬ 
mand fait un arbre généalogique de la famille 
Duret. 

M me BOURRAT. — C’est trop fort. Si vous 
saviez vous y prendre, ton frère Charles et toi 





42 


THÉÂTRE 


c’est un arbre généalogique de la maison Bourrât 
qu’il dresserait, au lieu de s’occuper de cette 
intrigante de M me Duret. 

M. jBOURRAT. — On a toujours dit que les 
Bourrât étaient connus à Vallcyres avant les 
Duret. 

M me BOURRAT. — C’est évident. Mais vous 
ne bougez pas. Oui dit Bourrât, dit gens mous, 
gras et sans énergie. Regarde-toi, et ton frère 
Charles, et sa femme, ta cousine. Vous n’êtes 
pas comme les miens, comme les Maigret. En 
voilà des gens qui savent ce qu’ils veulent. Vois 
mon cousin, le docteur Maigret: c’est un homme. 
Du reste, nous sommes tous comme ça dans la 
famille. 

On frappe à la parle de droite . Entre Louisa. 

LOU ISA. — Voilà une lettre pour madame, 
{Elle la remet et sort.) 

M me BOURRAT . — Enfin, c’est de Magny. 
Nous allons savoir la réponse de M. des Aulnoys, 
{Elle lit.) Ah ! 

M. BO U RR A T. — Eh bien? 

M me BOURRAT , triomphante. — Ça mar¬ 
chera. Il y a des difficultés, mais légères. Il fau¬ 
dra que nous fassions un sacrifice. Il demande, 
en outre de la ferme de Vertbois, une rente de 
trois mille francs en argent. 

M. BOURRAT. — Trois mille francs en ar¬ 
gent, c’est beaucoup. 

M me BOURRAT. — Sans doute, c’est beau¬ 
coup, mais je ne pense pas que tu hésites une 
minute. 



























MADEMOISELLE BOURRAT 


43 


M. BOURRAT , timidement. — Y tiens-tu 
tant que ça, à ce mariage? 

M me BOURRAT. — Si j’y tiens? Mais tu es 
fou. Des Aulnoys a vingt-cinq mille francs de 
rentes en terres, et il est d’une des meilleures 
familles du pays. Mais tous nos amis de Valleyres 
en crèveront de dépit. Vois-tu ce que va dire 
cette pauvre M me Duret avec ses trois filles sur 
les bras? 

M. BOURRAT. — Bans doute, sans doute. 
Mais il a quarante-cinq ans, il est un peu ours, 
il ne voit personne. 

M me BOURRAT. — J’aime beaucoup mieux 
marier ma fille, qui n’a point de caractère, à un 
homme de caractère fait. 

M. BOURRAT . — Et puis, il habite si loin 
d’ici. On ne verra jamais fifille. 

M me BOURRAT. — C’est ça, l’argument 
égoïste, je l’attendais. C’est pour toi que tu 
veux marier ta fille, ce n’est pas pour elle. C’est 
vraiment désolant d’entendre des choses pareilles. 

M. BOURRAT. — Mais non. Seulement, est-ce 
qu’on ne disait pas aussi... qu’il buvait un peu? 

M me BOURRAT , impatiente. — Ou’est-ce 
qu’on ne dit pas? C’est facile de parler. Est-ce 
que tu crois comme un enfant tout ce qu’on 
raconte? Moi, je n’en crois pas un mot. Du reste, 
est-ce que tu as mieux à me proposer? Une des 
meilleures familles du pays et vingt-cinq mille 
francs de rente en terres? As-tu mieux que cela? 
Dis-Ie. J’attends ! 

M. BOURRAT. — Mais es-tu sûre que fifille 
voudra? 



44 


THEATRE 


M me BOURRAT. — II ferait beau voir qu’elle 

* _ 

ne voulût pas I Elle est trop heureuse d’avoir 
une mère comme moi qui s’occupe d’elle acti¬ 
vement et avec intelligence. Regarde autour de 
nous. Combien y en a-t-il de jeunes filles à 
Valleyres dans notre monde qui vont rester 
vieilles filles ! Un parti inespéré. Vingt-cinq 
mille francs de rente. C’est bien le moment 
d’aller chercher la petite bête. Je vais écrire 
aujourd’hui même à ma cousine Lebret pour les 
trois mille francs. 

LOU ISA. entrouvrant la porte de droite. — 
Voici M. Allemand. 

Entre M. Allemand. Il est grand , fort , et mala¬ 
droit ,, cheveux trop longs , lunettes , habits 
mal coupés. Il parle avec une légère onction 
tenant les yeux baissés. Il a des cahiers de 
musique sur le bras. 

M, ALLEMAND , s'inclinant. — Monsieur, 
madame. 

M me Bourrât fait un léger signe de iêle de sa 
place sans desserrer les lèvres. 

M. BOURRAT , se levant. — Bonjour, mon¬ 
sieur Allemand. 

M me BOURRAT , se levant. — Je vais appeler 
ma fille qui est au jardin. (Elle sort au fond.) 

M. BOURRAT. — Vous avez dû avoir chaud 
en montant à Prévoux. 

M. ALLEMAND. — Oui, j’ai eu très chaud, 
monsieur. Mais il fait frais ici. Et quelle vue vous 
avez de vos fenêtres ! C’est la plus belle vue des 
environs de Valleyres, monsieur. 



















































MADEMOISELLE BOURRAT 


45 


M. BOURRAT. — N’est-ce pas? — Et vous 
avez travaillé ces jours-ci, monsieur Allemand? 

M. ALLEMAND. — Un peu, monsieur. La 
bibliothèque de Valleyres est fort riche en docu¬ 
ments et j’espère contribuer.pour ma faible part 
à éclaircir l’histoire des origines des grandes 
familles de la ville, 

M. BOURRAT. — Mon frère Charles, que 
j’ai vu ce matin au marché, me disait que c’était 
une œuvre d’une portée considérable et qui 
méritait une communication à la Société d’his¬ 
toire et de belles-lettres du département. Ce 
sont ses propres paroles que je vous rapporte. 

M. ALLEMAND. — M. Charles Bourrât est 
trop bon. Il est, du reste, lui-même une autorité 
en matière généalogique. 

Un silence. 

M. BOURRAT. — Vous avez su que M lle Le 
Petit a accouché? 

M. ALLEMAND. — M. le curé me l’a appris 
hier matin. Quel scandale î 

M. BOURRAT . —- M. Duret me disait au 
marché que M lle Le Petit déshonore la ville. 

M. ALLEMAND . — Oh ! monsieur, l’hon¬ 
neur de Valleyres ne saurait être atteint par 
l’inconduite de M lle Le Petit. Ce sont les grandes 
et anciennes familles de la ville, comme la vôtre, 
qui sont vraiment dépositaires de l’honneur de 
la cité. 

Entrent , par le jardin , M me et M lle Bourrai . 
M. Allemand s’incline devant M ne Bourrai, 
gui salue de la tête. 


46 


THÉÂTRE 


M. BOURRAT. — Je vous laisse travailler. 
Je vais faire une petite sieste. Au revoir, mon¬ 
sieur Allemand. 

M. ALLEMAND, s'inclinant. — Monsieur... 

M. Bourrai sort par la porte à droite. La porte 
bat, il essaie dé la fermer ; elle reste entre¬ 
bâillée. M ile Bourrai passe au petit salon el 
vient au premier plan pour aller au casier à 
musique . Elle est pâle. Elle s'essuie le front 
avec son mouchoir. 

M lle BOURRAT , à part. — J’ai peur de me 
trouver mal. 

Elle s'assied au piano. M. Allemand se met à 
sa gauche. M me Bourrai est assise au pre¬ 
mier plan à gauche de la fenêtre. 

M. ALLEMAND. — Nous commencerons par 
les études de Czerny, mademoiselle, s’il vous 
plaît. 

M Ue BOURRAT. — Bien, monsieur. 

Elle se lève, va au casier à musique qui est au 
premier plan. Elle est obligée de se baisser 
pour chercher le cahier et d'en soulever plu¬ 
sieurs autres. Soudain, elle se relève rapide¬ 
ment en poussant un ah ! douloureux. 

M ue BOURRAT, à pari .— J’en étais sûre. Je 
vais avoir un malaise. (Elle s'essuie à nouveau le 
front.) 

M me BOURRAT, sans la regarder. — Allons, 
dépêchons-nous. Ne perdons pas de temps. 



MADEMOISELLE BOURRAT 


47 


M lle BOURRAT, revenant au piano, les lèvres 
serrées. —Voilà, maman. 

M. ALLEMAND. — Prenons le premier mou¬ 
vement, mademoiselle, « vivace ». 

M lle Bourrai commence à jouer mollement. 

M. ALLEMAND. — Veuillez accentuer, ma¬ 
demoiselle, veuillez accentuer. 

M lle Bourrai continue ; soudain , elle s'arrête cl 
porte son mouchoir à ses lèvres. 

M lle BOURRAT, avec difficulté. — Je vous 
demande pardon. 

M. ALLEMAND . — Reprenez, mademoiselle, 
avec expression. 

M lle Bourrai reprend et fait quelques fautes. 

M. ALLEMAND. — Si naturel, si naturel, 
mademoiselle.. 

M Ue Bourrai recommence le passage, s'arrête en¬ 
core, hêsiie un instant, puis se lève. 

M me BOURRAT, la regardant. — Ou’y a-t-il 
donc? 

M. Allemand se lève. 

M lle BOURRAT, près de la porte à droile. —- 
Je vous demande pardon... je suis souffrante... 
je reviens. 

Elle sort à droile ei s'assied au salon sur le canapé, 
où. elle s'essuie le front. Elle sort un instant 
de la pièce, puis rentre. Un long silence pen¬ 
dant lequel M. A llemand se rapproche peu à 
peu de la fenêtre où M me Bourrât travaille . 




M. ALLEMAND. — Quel beau temps, ma¬ 
dame ! 

M me BOURRAT , étonnée , lève les yeux et le 
toise , puis , après an temps, sèc/iemenf. — Très 
beau, monsieur. (Elle se remet à travailler. Un 
silence.) 

M. ALLEMAND. — Vous avez, de vos fenê¬ 
tres, la plus belle vue des environs de Valley res, 
madame. 

M me BOURRAT , même jeu. — En effet, mon¬ 
sieur. 

Nouveau silence. Rentre M lle Bourrai par la 
droite . Elle est très pâle. 

M me BOURRAT. — Dépêche-toi. Tu as perdu 

cinq minutes de ta leçon. 

* 

M lle Bourrai et M. Allemand se mettent au piano. 

M. ALLEMAND. — Nous reprenons, si vous 
le voulez bien, mademoiselle? 

M Ue Bourrai reprend. Elle joue plus mollement , 
hésite une ou deux fois , puis s’arrête sou¬ 
dain, s’essuie les tempes avec son mouchoir et 
murmure : 

C’est horrible. 

Elle s’appuie le front sur la main, le coude sur le 
piano el balbutie : 

Je ne peux pas, je ne peux pas, j’ai mal. 

M me BOURRAT , venant brusquement à elle. — 
Ah çà ! n’est-ce pas fini, ces enfantillages? 

M lle BOURRAT, se levant. — Je ne peux pas, 



































MADEMOISELLE BOURRAT 


49 


j’ai des sueurs froides... je suis malade. (Elle fait 
quelques pas, se passe encore la main sur le front 
et se laisse tomber à moitié évanouie dans un fau¬ 
teuil au premier plan, près da bureau de sa mère.) 

M me BOURRAT , allant à la porte du fond cl 
Vouvranl à M. Allemand. —Entrez iciuninstant, 
monsieur, l’indisposition de ma fille ne durera 
pas, un simple trouble de la digestion. 

M. Allemand passe dans le salon. 

M me BOURRAT , prend sur le plateau le cara¬ 
fon de cognac , en verse quelques gouttes sur un 
morceau de sucre , revient et le donne à sa fille. 

Prends cela, cela te remettra. (M Ue Bourrai 
avale le morceau de sucre.) Eh bien, comment te 
sens-tu? Ne te laisse pas aller, lève-toi, ça te fera 
du bien. 

M lle BOURRAT , affaissée. — Je ne peux pas,. 
maman... je n’ai plus de jambes. 

M me BOURRAT. — Essaie au moins. 

M lle BOURRAT . — Je veux bien, maman. 
(Elle se lève avec difficulté , mais à peine debout les 
jambes lui manquent , elle retombedanslc fauteuil.) 

M me BOURRAT. — Tu n’as pas pour un sou 
d’énergie. Elles vont bien les jeunes filles de nos 
jours. Elles se paient des vapeurs ; il faut qu’on 
les soigne, qu’on les dorlote. Tu es là molle et 
sans volonté. 

M lle BOURRAT. — Je suis fâchée, maman. 

M me BOURRAT. — Et tu choisis ton temps. 
Au milieu de ta leçon de piano ! On dirait que tu 
le fais exprès. Voilà trois francs de perdus, car, tu 
verras que M. Allemand aura le toupet de comp- 


50 


THÉÂTRE 


ter cette leçon. Tu es bien sûre que tu ne peux 
pas la prendre ? Essaie encore ; allons, du cou¬ 
rage. 

M lle BOURRAT. — Je ne peux pas, maman, 
je suis malade. 

M me BOURRAT , prenant la musique de 
M. Allemand. — Il ne me reste qu’à renvoyer cet 
imbécile. 

Elle va au salon et à M. Allemand : 

* 

Ma fille est un peu souffrante. Elle a senti le 
soleil après déjeuner ; elle ne pourra continuer sa 
leçon aujourd’hui. Au revoir, monsieur, à mer¬ 
credi prochain. [Sort M. Allemand.) 

Elle rentre et vient à sa fille. 

Eh bien, cela va-t-il mieux? 

M ile BOURRAT. — Oh ! oui, maman, seule¬ 
ment, je suis bien fatiguée. 

M me BOURRAT , retournant à son ouvrage , 
dans l'embrasure de la fenêtre. — Tu vas pouvoir 
paresser à ton aise. (Elle travaille.) Yeux-tu 
me dire exactement que ce tu as eu? 

M llQ BOURRAT. — Je ne sais pas... Un ma¬ 
laise. 

M. Allemand reparaît dans le salon où il a ou¬ 
blié sa musique et reste un instant à écouter. 

M me BOURRAT , travaillant. — Un malaise ! 
Parbleu, je le pense bien et ça ne m’avance pas 
beaucoup. Quel malaise as-tu eu? 

M Ue BOURRAT. — J’ai eu... des vomisse¬ 
ments. 





MADEMOISELLE BOURRAT 


51 


M me BOURRAT, travaillant . — Des vomisse¬ 
ments ! Cela ne m’étonne pas. Tu as trop mangé 
à déjeuner. Je te l’ai dit aujourd’hui même. Eh 
bien, la prochaine fois, tu écouteras ce que je te 
dis et tu resteras sur ta faim. Ton oncle, le 
D r Maigret, est positif sur ce point. Il ne faut pas 
sortir de table rassasié et lourd. Ça se comprend, 
ça fatigue l’estomac. (Un temps,) C’est îa pre¬ 
mière fois que ça t’arrive? 

M lle BOURRAT. — Heu... 

M me BOURRAT, travaillant. — Ah çà, tu es 
idiote. Il semble que je te pose des questions 
extraordinaires. Tu sais bien si oui ou non tu as 
eu déjà des vomissements? 

M ile BOURRAT. — Oui, maman. 

M me BOURRAT , travaillant, — Tu en as déjà 
eu? C’est curieux. Et depuis quand? 

M lle BOURRAT, hésitant. — Je ne sais pas. 

M me BOURRAT. — C’est inouï î II faut t’ar¬ 
racher les réponses les plus simples. Tu as l’air 
d’une coupable. Ce n’est pourtant pas bien diffi¬ 
cile de me dire depuis quand tu as ces malaises? 

M lie BOURRAT. — Depuis trois mois, à peu 
près. 

M me BOURRAT , laissant tomber son ouvrage . 
— Depuis trois mois ! Et je n’en ai rien su ! 
Pourquoi me l’as-tu caché? 

M lle BOURRAT. — Je ne sais pas, maman ; 
je croyais que ça passerait comme ça. 

M me BOURRAT. — Il est extraordinaire que 
tu ne me l’aies pas dit. Je ne te croyais pas ca- 
chotière à ce point. Est-ce que tu en as eu sou¬ 
vent des malaises de ce genre? 





52 


THÉÂTRE 


M lle BOURRAT. — Une fois ou deux par 
semaine après les repas. 

M me BOURRAT. — Deux fois par semaine ! 
Si je l’avais su, j’aurais consulté mon cousin Mai¬ 
gret. Il y a quelque chose de louche là-dessous ; 
il faut que j’en aie le coeur net. 

M lle BOURRAT. — Mais non,, maman, je ne 
voulais pas vous alarmer, voilà tout ; si l’on 
n’avait pas changé l’heure de la leçon de piano 
aujourd’hui, vous ne l’auriez pas su, parce que, 
voyez-vous, à part cela je vais bien, je dors 
toute ma nuit, j’ai bon appétit... j’engraisse. 

M me BOURRAT , la regardant. — C’est vrai, 
tu as engraissé, tu es plus forte qu’au printemps, 
je ne m’en étais pas encore rendu compte. Pour¬ 
tant, avec ce dérangement d’estomac, ce n’est 
pas naturel. Tu devrais maigrir, au contraire. 
Est-ce que tu sens des brûlures à l’estomac? 

M lle BOURRAT , — Oh î non, je n’ai jamais 
mal, et d’ordinaire cela passe tout de suite. 

M me BOURRAT. — Je te mènerai chez Mai¬ 
gret un de ces jours. (Elle recommence à travail¬ 
ler.) C’est bizarre. Et tu n’as pas eu d’autres 
malaises? Rien d’anormal? 

M Ue BOURRAT , hésitant. — Heu... je ne sais 
pas, maman. 

M me BOURRAT. — Je ne sais pas ! En voilà 
une réponse digne de toi. Oui est-ce qui le saura 
alors, si tu ne le sais pas? Veux-tu me faire le 
plaisir de me répondre sérieusement? Oui ou 
non, as-tu eu d’autres malaises? 

Mue BOURRAT. — Oui. 

M me BOURRATu — Oui. cruoi? C’est vrai- 


MADEMOISELLE BOURRAT 


53 



ment agaçant. Il faut t’arracher les mots comme 
avec une pince. Explique-toi, parle. Je ne suis 
pas sorcière pour deviner ce que tu as. 

M lle BOURRAT , balbutiant. — J’ai comme... 
(Elle s'arrête.) 

M me BOURRAT. — Ah ça ! tu te moques de 
moi. Je vais me fâcher si tu continues ainsi. Je 
ne suis pas là pour jouer aux propos interrompus. 
Et tâche de dire ton affaire clairement. 

M lle BOURRAT , avec effort. — J’ai comme 
un poids, là... [Elle porte la main à son ventre.) 
D’abord, j’ai cru que ça passerait. Mais non, ça 
augmente, ça grossit, je ne sais pas ce que c’est. 

M me BOURRAT , se levant brusquement et 
venant à elle. — Tu dis? ( S'arrêtant et sur un ion 
inquiet, mais qui veut être calme.) Non, non, ce 
n’est pas possible, c’est absurde, je suis folle. 
Comme si je ne savais pas que c’est impossible ! 
Tu t’imagines des choses comme ça, mais ça n’a 
pas de sens. (Elle la regarde attentivement.) Pour¬ 
tant, c’est vrai (sa voix tremble ), tu es plus forte, 
tu as engraissé. Mais ce n’est rien, n’est-ce pas? 
ce n’est rien?... Voyons, parle, mais parle donc, 
tu vois mon inquiétude, dis-moi que ce n’est rien. 

M lle BOURRAT , terrifiée. — Je ne sais pas, 
maman, je ne sais pas ce que vous voulez dire. 

M me BOURRAT , faisant un grand effort pour 
se maîtriser , et allant vivement fermer la porte qui 
est restée ouverte sur le salon. — Il faut que je sois 
calme ; sans cela, je ne saurai rien. Ecoute, 
réponds-moi, depuis combien de temps t’es-tu 
aperçue de cela? Te souviens-tu?,,. Il y a peut- 
être un an?... peut-être moins? 



54 


THÉÂTRE 


M lle BOURRÂT. — Oh ! non î Ï1 n’y a pas 
longtemps... depuis le commencement de juillet, 
peut-être. 

M me BOURRAT . — Ah !... et tes vomisse¬ 
ments? 

M lie BOURRAT. — Au milieu de juin, je 
crois... mais je ne suis pas sûre. 

M mc BOURRAT , sourdement , appuyée pour se 
soutenir au dossier d'un fauteuil. — Ah !... et 
c’est tout... (Elle s'approche lentement de sa fille.) 
Tu n’as pas remarqué autre chose? Tu n’as pas 
été dérangée autrement? 

M lle BOURRAT , hésitant. — Heu.., heu... 

M me BOURRAT, durement. — Regarde-moi. 
Ce n’est pas le moment d’hésiter. { Elle va à elle , 
la prend par les bras , el la fixe dans les yeux.) Tu 
me comprends. Réponds. 

M lle BOURRAT , après un temps , et à voix 
basse. — Oui. 

M me j BOURRAT, avec peine. — Depuis... 
depuis quand? 

M lle BOURRAT .— Depuis la fin de mai,ma¬ 
man. 

M me BOURRAT , la secouanl avec violence. — 
C’est donc vrai, misérable ! qu’as-tu fait? 

M lle BOURRAT , se protégeant la figure avec 
le bras. — Je ne sais pas, maman, je ne sais pas. 

M me BOURRAT , penchée sur elle. — Son 
nom? Dis-moi son nom I Ah ! misérable, son nom? 

M ile BOURRAT, terrifiée. — Je ne sais pas, 
maman, je ne sais pas ce que vous voulez dire. 

M nie BOURRAT , lui tordant les bras. — Qui? 
Qui? Parle donc ! 




MADEMOISELLE BOURRAT 


M Ue BOURRAT , pleurant. — Pardon, par¬ 
don, maman, vous me faites mal, 

M me BOURRAI\ se relevant. — Non, c’est 
impossible, c’est fou. Du calme, il faut savoir. Il 
faut tout dire maintenant, tout. Tu n’as vu per¬ 
sonne d’ici. Tu n’es jamais sortie seule, n’est-ce 
pas? 

M lle BOURRAT . — Non, non* . —— ' 

M me BOURRAT . — Ni à Valleyres, ni à Ver- 
mand, chez ta cousine. 

M lle BOURRAT. — Non, non. 

M me BOURRAT. — C’est donc ici.. Quel 
homme as-tu vu seule ici? 

Bourrai sanglote sans répondre. 

M me BOURRAT , la prenant par le bras. — 
Ah ! assez de larmes. Il faut parler maintenant. 
Qui as-tu vu seule? Ton cousin Henri, le frère de 
Caroline? 

M lle BOURRAT. — Non, non, c’est... 

M me BOURRAT. — Mais parle donc. 

M lle BOURRAT . — C’est... c’est au jardin. 

M me BOURRAT. — Au jardin? 

M lle BOURRAT. — Oui... Cèles tin. 

* 

M me BOURRAT , tombant brusquement, comme 
fauchée , sur une chaise. — Célestin. 

Un long silence. 

M me BOURRAT , la voix brisée. — Depuis 
quand? % 

M lle BOURRAT. — Depuis la lin de mai, 
maman. 

M me BOURRAT. — La fin de mai... Juin, 




56 


THÉÂTRE 


juillet, août, septembre. Plus de quatre mois ! 
Ainsi, toi, ma fille, une demoiselle Bourrât, toi, 
avoir un enfant de Céîestin ! Ah ! 

M lle BOURRAT , avec un élan qu'elle ne peut 
cacher. — C’est vrai, maman, le bon Dieu me 
donne un enfant? 

M me BOURRAT . — Ah î tais-toi, tais-toi ! 
Ouaïïd j ; y-pense .{Un silence .) Est-ce qu’il se 
doute de l’état dans lequel tü es maintenant? 

M lle BOURRAT. —■ Je ne sais pas, maman, je 
ne savais pas, moi-même. 

M me BOURRAT, entre ses dents. — Imbécile ! 
(Elle se lève et s'appuie sur la table pour se soute¬ 
nir.) Va-t’en, j’ai besoin d’être seule, je ne peux 
plus te voir, va-t-en. (M lle Bourrai se lève et va 
à droite ,) Monte dans ta eliambre et je te défends 
d’en sortir avant que je vienne t’y chercher. 

M Ue Bourrai sort à droite. 

M me BOURRAT , appuyée à la table. — Ma 
fille !... Une Bourrât... Un enfant d’un jardinier ! 
Ma fille... au jardin... comme une bête... Ah !... 
Ouc devenir?.. .Comment la marier maintenant?... 
Quatre mois !... ti'op tard !... Quatre mois... 
Vingt-cinq mille francs de rentes en terres. Il 
faut y renoncer... Un enfant ! Comment le faire 
disparaître?... Ma fille... (Elle sc promène dans le 
salon.) Il faut réfléchir, tout peser... Céîestin... 
Un enfant !... personne ne se doute de rien... 
Comment soupçonner une chose pareille, puisque 
moi-même...? Que faire? 

Sans parler , elle arpente le salon ; elle a repris 
son sang-froid, sa figure est dure. 























MADEMOISELLE BOURRAT 


57 


Entre par le fond M. Bourrai. Il est souriant el 
gras. 

* 

M. BOURRAT, — Ah ! j’ai fait une bonne 
sieste. (M me Bourrât ne fait aucune attention à 
/uï, elle réfléchit profondément.) La leçon de piano 
est finie? ( Pas de réponse.) Je vais jusqu’aux 
vignes. Veux-tu que je te rapporte quelques 
grappes pour la table? ( Pas de réponse. Il va à 
M me Bourrai qui marche toujours.) Ah çà ! Clé¬ 
mence, qu’y a-t-il? tu as l’air préoccupée. 

M me BOUBRAT , s'arrêtant. — J’ai que ta 
fille est enceinte. Voilà ce que j’ai ! 

M. BOURRAT. — Comment ! Tu veux rire... 
mais ce n’est pas drôle, je te l’assure. 

M me BOURRAT. — C’est comme je te le dis, 
ta fille est enceinte, et du jardinier, oui, de Cèles- 
tin. par-dessus le marché. 

M. BOURRAT. — Ce n’est pas vrai, ce n’est 
pas vrai. (Il regarde sa femme et comprend que 
c'est vrai ; il porte la main à son col el chancelle.) 

M me BOURRAT . — Tu ne vas pas te trouver 
mal comme une femme, n’est-ce pas? J’ai autre 
chose à faire qu’à m’occuper de toi maintenant. 

M. Bourrai va en titubant à la fenêtre qu'il ouvre. 
Il reste dans V embrasure, essoufflé. M me Bour¬ 
rai continue à arpenter la pièce. Un silence. 

M. BOUBRAT. — Ma fille... Célestin... Dis- 
moi tout, tout, je t’en supplie. 

M me BOURRAT , continuant à arpenter le 
salon. — Laisse-moi réfléchir. 

M. BOURRAT , tombant dans un fauteuil , à 




58 


THÉATRJj, 


mi-voix. — Je n’ai plus de jambes. Ma fille, c’est 
incroyable ! Un enfant, toute la ville le saura, 
j'en mourrai. (Un temps.) Ah ! oui, elle était 
toujours seule, la pauvre petite... Et puis, elle ne 
savait rien, elle était si innocente. Alors, un jour, 
il l’aura prise de force, et elle n’aura rien osé dire. 
Ah ! mais lui, lui, ce Célestin de malheur. (Il 
saute debout.) Il ne restera pas une minute de plus 
ici, pas une minute. (Il va vers la porte.) 

M ™ BOURRAT. — Où vas-tu? 

M. BOURRAT. — Je vais chasser Célestin. 

Afme BOURRAT. — Reste ici. 

M. BO U RR A T. — Je ne veux pas garder cette 
canaille une minute de plus ; je lui sauterai à îa 
gorge. Cette fois-ci, par exemple... 

M me BOURRAT , Vinterrompant. — C’est ça, 
pour que Célestin chassé aille raconter à tout 
Yalleyres pourquoi tu l’as mis à la porte. 

M. BOURRAT . — C’est vrai ! Comment 
faire? 

M me BOURRAT. — Laisse-moi faire. 

Un silence , M. Bourrai est affaissé dans un fau¬ 
teuil. Il se lève soudain. 

M. BOURRAT . — J’ai trouvé, vous passerez 
l’hiver dans le Midi, sous un faux nom. 

M me BOURRAT. — C’est absurde. Toute îa 
ville cherchera pourquoi nous sommes parties. 
Et là-bas, nous serons à la discrétion d’inconnus. 
Merci, je reste ici, tiens-le-toi pour dit. 

M. BOURRAT. — Mais ici, tout le monde le 
saura, les domestiques, nos parents, nos amis. 
Comment pourrais-tu le cacher? 



MADEMOISELLE BOURRAT 


59 


M me BOURRAT , lentement. — Ici, je suis chez 
moi* Ici, je suis maîtresse. Je saurai arranger 
notre vie et ne rien laisser au hasard. Ta fille 
peut sortir encore jusqu’à la fin d’octobre. Elle 
n’a jamais eu une jolie taille. On ne s’apercevra 
de rien. Mais à partir d’octobre jusqu’à février, 
elle ne verra personne qu’ici et avec moi. Je ne la 
quitterai pas une minute. 

M. BOURRAT. — Ma pauvre fille î 

M me BOURRAT. — Ah ! parbleu oui, c’est 
bien ta fille ! Tu ne peux la renier. Elle n’a rien 
de moi ; il n’y a qu’à la regarder. Elle est grasse 
comme les Bourrât, paresseuse comme les Bour¬ 
rât, sans cervelle, toujours comme les Bourrât. 
Jamais une Maigret n'aurait fait ce qu’elle a fait ! 
Et toi qui choisis ce moment pour larmoyer sur 
son sort ! J’ai autre chose, et de plus important à 
faire, que de la plaindre. Je ne songe qu’au scan¬ 
dale qui nous menace tous, par sa faute. Il n’y a 
plus qu’une seule chose qui doive compter à nos 
yeux, l’honneur de la famille. Qu’importe que ta 
fille souffre ou ne souffre pas, maintenant ! J’ai¬ 
merais mieux la voir morte que déshonorée. Elle 
s’ennuiera? La pauvre petite ! Tais-toi donc. 
Ta fille sera malade, s’il le faut, elle gardera le lit 
pendant trois mois si c’est nécessaire. Je ne sais 
pas encore ce que je ferai, mais.il faut que per¬ 
sonne au monde ne se doute de ce qui se passe 
ici ; j’entrevois seulement mon plan, mais je 
réussirai parce que je le veux, parce qu’il le faut, 
corn p rends-tu? 

M. RO U RR AT. — Je sais bien que toi seule 
peux nous tirer de là. 




60 


THEATRE 


M me BOURRAT. — Et quand je pense à ce 
mariage, pour lequel je m'étais donné tant de 
mal ! Le voir manquer au moment où il était 
arrangé ! Vingt-cinq mille francs de rente de per¬ 
dus ! 

M. BOURRAT, timidement. — Ah 1 ça, je te 
l'avoue, Clémence, je n’en suis pas fâché. Ça me 
faisait de la peine de voir fîfille se marier si loin 
de moi. 

M me Bourrai marche sur lui avec fureur , s'arrête, 
le regarde en face , hausse les épaules et lui 
tourne dédaigneusement le dos. Un silence. 

M. BOURRAT . — Tu auras besoin du docteur 
Maigret. 

M rae BOURRAT . — Sans doute, j’aurai be¬ 
soin de Maigret. II est des nôtres, celui-là. Mais je 
lui en parlerai plus tard, rien ne presse... [S'arrê¬ 
tant) à moins que... (A elle-même ) s’il voulait,,. 
Tout de suite... 

M. BOURRAT. — Que dis-tu, ma bonne? 

M me BOURRAT. — Rien, — Fais atteler, je 
descends à Valley res tout de suite. ( Elle sort par 
le corridor. Son mari reste accablé sur sa chaise .) 


RIDEAU 


t 



ACTE III 


Il y a près de la fenêtre à gauche, dans le petit salon au 
second plan, un métier à tapisserie assez haut , de façon 
au on voie seulement la figure de la personne qui travaille. 
Il fait un jour gris et pluvieux de novembre. En outre, les 
volets de Vunique fenêtre sont fermés à moitié pour qu'il 
ne pénètre que peu de lumière dans la pièce. 

Au lever du rideau, M lle Bourrai est au piano et 
tourne le dos à la fenêlre. A sa droite, M. Al¬ 
lemand; à sa gauche , sa mère. Elle est velue 
d’une robe floltanle ; elle joue. 

M. ALLEMAND, se penchant sur le cahier. — 
Mademoiselle, je ne peux pas lire. Oui, ré dièze à 
la main gauche. 

M lle Bourrai se penche aussi pour lire el reprend. 
M me Bourrai la surveille. Elle termine le mor¬ 
ceau el s’arrête . 

M. ALLEMAND, tirant sa montre el la niel¬ 
lant au jour pour voir Vheure .— Il est deux heures 
et demi passées. Nous en resterons là pour au¬ 
jourd’hui, mademoiselle. 

Il se lève, M me Bourrai se lève aussi , M lle Bourrai 
veut se lever. Sa mère lui met la main sur 
Vépaule et la force à rester assise . 


62 


THÉÂTRE 


M. ALLEMAND . — J’ai bien l’honneur de 
vous saluer, mademoiselle. (Il s'incline et va 
pour sortir par le grand salon. Saluant Bour¬ 
rai.) Madame... 

M me BOURRAT , le suivant au salon. — Mon¬ 
sieur. (Un temps.) Avez-vous un parapluie, mon¬ 
sieur Allemand? Le temps s’est gâté. 

M. ALLEMAND, ne pouvant cacher son éton¬ 
nement. — Oh ! madame !... Vous êtes trop 
bonne, en vérité. Je suis confus. Non, je n’ai pas 
pris de parapluie. 

M rae BOURRAT , sonnant. — Je vais vous en 
faire donner un. Quel triste mois de novembre ! 

M. ALLEMAND . — Affreux, madame, vrai¬ 
ment. 

M me BOURRAT. — Voilà plus de quinze 
jours que nous n’avons pu descendre à Valley res. 
Je ne sais rien de ce qui s’y passe. Nous avons été 
malades, ma fille et moi. Ma fille a eu de violentes 
migraines qui inquiètent mon cousin, le docteur 
Maigret, et moi, j’ai les yeux si délicats main¬ 
tenant que je puis à peine supporter la lumière. 
Je suis obligée d’avoir les volets presque clos. 

M. ALLEMAND. — C’est bien triste, ma¬ 
dame. 

M me BOURRAT. — Nous serions descendus 
pour le whist de madame D uret, mais ne faut-il pas 
que notre cheval soit tombé boiteux... Mon mari 
est allé voir aujourd’hui le juif à Valleyres pour 
en acheter un autre, mais c’est si difficile d’ache¬ 
ter un cheval. Il faut prendre ses précautions. 

M. ALLEMAND. — En effet, madame. 

Entre Louisa. 















MADEMOISELLE BOURRAT 


63 



M me BOURRAT. — Louisa, vous apporterez 
un parapluie pour M. Allemand. (Sort Louisa.) 
Vous faites toujours des recherches historiques, 
monsieur Allemand? 

M. ALLEMAND . — Toujours, madame. 

M me BOURRAT. — Nous avons ici beaucoup 
de documents sur la famille de mon mari, vous y 
trouveriez sans doute des actes très anciens. 

M. ALLEMAND. — J’en suis certain, ma¬ 
dame, et je vous avouerai que je caresse le rêve 
de dresser un jour, avec votre autorisation, un 
arbre généalogique de la famille Bourrât. 

M me BOURRAT. — Gela serait fort intéres¬ 
sant. Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu 
madame Duret? 

M. ALLEMAND . — J’ai eu l’honneur de 
passer la soirée chez elle hier, madame. 

M me BOURRAT , étonnée . — Vraiment? 

LOUISA, entrant. — Voilà le parapluie. (Elfe 
le donne à M. Allemand.) 

M. ALLEMAND. — Madame, je ne sais com¬ 
ment vous remercier. (Saluant.) Madame... 

M me BOURRA T. — Au revoir, monsieur Alle¬ 
mand. (Il sort , Elle rentre au petit salon.) 

A peine est-il sorti, M ne Bourrai se lève et vient à 
la table. 

m- 

M me BO U RR A T , sans la regarder. — Sou viens- 
toi de ne jamais te lever devant monsieur Alle¬ 
mand, devant personne, du reste ; aujourd’hui, 
tu allais quitter la table avant que Louisa soit 
sortie de la salle à manger. Fais attention, et sou- 
viens-toi que je ne veux pas avoir à te le redire. 





M lle BOURRAT. — Bien, maman. 

Elle va au métier de tapisserie , on la voit de 
profil. Un long silence. 

M lle BOURRAT , regardant par la fenêtre et 
sur un ion monotone , comme à elle-même. — Il 
fait un vilain temps (M me Bourrai reste les 
lèvres serrées ), il pleut, c’est triste ! (Un temps.) 
Il doit y avoir de îa boue dans les allées. 

Mme BOURRAT. — Tais-toi donc ! Il me 
semblait entendre une voiture. ( Elle s’absorbe à 
nouveau dans son ouvrage .) 

Un long silence. 

M lle BOURRAT , à elle-même . — Je ne sais 
rien, rien. Il faut pourtant savoir, je ne puis pas 
vivre ainsi. (Un temps.) Maman ! (M me Bourrai 
ne bouge pas. Plus haut.) Maman ! 

M me BOURRAT. — Ah çà ! qu’as-tu donc à 
bavarder sans cesse? 

M lle BOURRAT , timide. — Je voudrais vous 
demander quelque chose, maman. 

M me BOURRAT . — Je n’ai pas de temps à 
perdre à t’écouter. 

M lle BOURRAT , travaillant , à demi-voix. — 
J’aimerais savoir ce qu’on fera... (Elles'arrêle.) 

Mme BOURRAT. —Tu dis? 

M ne BOURRAT , se troublant — Ou’est-ce 
qu’on fera... (Elle n’achève pas.) 

M me BOURRAT. — Je te défends de parler 

JL 

de cela, tu le sais bien. 

M lle BOURRA T. — Mais nous sommes seules, 
maman, et je ne sais rien. 

















MADEMOISELLE BOURRAT 


65 


M me BOURRAT. —-Tu n’as rien à savoir. 

M lle BOURRAT, iimide. — Pourtant... 

M me BOURRAI , — C’est comme ça, tra¬ 
vaille. ( Elle reprend son ouvrage.) 

M Ue BOURRAT , regarde sa mère, puis lire un 
mouchoir de sa poche el s’essuie les yeux en ca- 
chelle. :— Un silence , — C’est long ! 

La parle de droite s'ouvre , M me Bourrai sursaute 
quand la porte s’ouvre. 

LOU ISA. — C’est la vieille Victoire qui est 
là. Je la fais entrer ici? 

M me BOURRAT. — Ah ! c’est Victoire. 
Faites-la monter chez moi. J’y vais, {Sort Louisa. 
M me Bourrai, se levant et regardant sa fille.) Eh 
bien, et tes laines? 

M lle BOURRAT. — Mes laines? 

M rae BOURRAT. — Oui, les bouts cle laine 
que tu dois avoir sur les genoux? 

M lle BOURRAT. — Mais il n’y a personne, 
maman, alors je ne les avais pas préparés. 

M mé BOURRAT. — Quand tu es ici, tu dois 
toujours étaler vingt échantillons de laine sur 
tes genoux, de façon à avoir une excuse pour ne 
pas te lever, si, par hasard, une visite arrivait. 
( Elle va pour sortir.) Ne quitte pas la chambre 
avant que je revienne, j’en ai pour une demi- 
heure. 

Mu® BOURRAT. — Bien, maman. 

M me Bourrai sort. 

M lle BOURRAT. — A quoi bon mettre des 
bouts de laine? voilà trois semaines que personne 



66 


THEATRE 


n’est monté à Prévoux. Il paraît, du reste, que je 
ne sortirai plus avant que tout soit terminé, à la 
fin de janvier. C’est long! Puisque je suis seule 
un moment, je vais pouvoir travailler pour lui. 
(Elle lire de sous sa jupe une étrange petite 
brassière de laine tricotée de toutes les couleurs.) Il 
aura chaud là-dedans, le chéri. C’est qu’il vient 
en plein hiver, et c’est délicat, les tout petits. 
Que je me réjouis de le voir ! Je suis heureuse 
d’avoir un petit à moi. J’avais tant prié le bon 
Dieu pour cela. Et je ne pourrai le voir qu’en 
cachette, le pauvre petit, mais je le verrai sou¬ 
vent, je ferai n’importe quoi pour cela, je saurai 
bien m’arranger. Oh ! que je vais l’embrasser, le 
dorloter, le câliner, le chérubin ! ( Elle travaille , 
quelqu'un passe devant la fenêtre.) Ah ! le père 
Raffet. Comme il se traîne ! Il a au moins 
soixante-dix ans. C’est lui qui a remplacé Célestin ! 

Entre M. Bourrai par la droite , M lle Bourrai 
remet vite la brassière sous sa jupe. 


M. BOURRAT. — Tiens, ta mère n’est pas là? 
M lle BOURRAT. — Maman est dans sa cham¬ 
bre avec Victoire. D’habitude on reçoit Victoire 

O 

ici, mais maintenant je ne dois plus, voir per¬ 


sonne. 


M. BOURRA T , inquiet et regardant la porte. — 
Il fait mauvais temps. Je suis fatigué. Je suis 
revenu de Valleyres à pied. 

M lle BO U RR A T. — Pourquoi ne vous asseyez- 


vous pas, papa? 

M. BOURRAT , inquiet. 
guère le temps. 


je n’ai 


Euh ! 

















MADEMOISELLE BOURRAT 


M lle BOURRAT. — Je suis seule. 

M. BOURRAT. - — Je vois, je vois. Ta mère 
en aura pour un moment avec Victoire, c’est 
vrai. 

M lle BOURRAT. — Oui, pour une demi- 
heure. Elle me l’a dit. Pourquoi garde-f-eJle Vic¬ 
toire si longtemps? 

M. BOURRAT , vivement. — Oh ! moi, je ne 
sais pas ; il n’y a pas de raison, en effet. (S’gts- 
seyani.) Je n’ai plus de jambes, fifîlle, je vieillis. 

M lle BOURRAT . — Mon pauvre papa ! Et 
vous êtes revenu à pied de Valleyres? 

M. BOURRAT. — Il faut bien, puisque nous 
nous sommes défaits de notre vieux César. 

M ne BOURRAT. — Il était vieux, mais il 
allait encore bien, je n’avais pas remarqué qu’il 
fût boiteux. Pourquoi l’a-t-on vendu? 

M. BOURRAT. — C’est ta mère qui l’a voulu. 
Elle est très intelligente, ta mère. 

M lle BOURRAT. — Mais je croyais que vous 
alliez en acheter un autre aujourd’hui, papa? 

M. BOURRAT. — Oh ! non ! plus tard seule¬ 
ment, au commencement de l’année. Ta mère 
ne te l'a pas expliqué? 

M lle BOURRAT. — Maman ne m’explique 
rien, je ne sais rien, elle ne me parle pas. 

M . BOURRAT , avec un mouvement vers sa 
fille. — Ma pauvre... (Il s'arrête court et regarde 
la porle. Pendant tonie la scène, il est inquiet ainsi 
et se tourne fréquemment vers la porte.) Vois-tu, 
fifîlle, ta mère sait mieux que nous ce qu’il faut 
faire; elle sait toujours ce qu’il faut faire : il faut 
avoir de la patience. Ce sera bientôt fini. 






M Ue BOURRAT. — Oui, ça, je le sais. 

M. Bourrai se lève et se dirige vers la porte. 

M ile BOURRAT. — Vous vous en allez déjà', 
papa? 

M. BOURRAT. — Je vais me changer. 

M lle BOURRAT. — Restez un peu. C’est la 
première fois que je vous vois seul depuis... 

M. BOURRA.T. — Est-ce vrai? 

Mue BOURRAT. — Oui, papa. 

M . BOURRAT. — Les choses ne s’arrangent 
pas pour ça. Et puis, tu es toujours avec ta mère. 

M lle BOURRAT. — Elle me garde. 

M. Bourrai , s'assied sur le bord d'une chaise , 
faisant toujours attention à la porte, 

M lle BOURRAT. — Papa, j’aimerais vous 
demander quelque chose ? 

M. BOURRAT. — Demande, fîfîlle; si je peux 
te répondre, je te répondrai. 

M ïle BO U RR A T, bas. — C’est que je n’ose pas. 

M. BOURRAT. — Alors ! (Un silence .) 

M ne BOURRAT , avec émotion. — J’aimerais 
tant savoir, mais je n’ose pas... 

M. BOURRAT , ému. — Voyons, fifille. 

M lle BOURRAT y pouvant à peine parler. — 
Je voudrais savoir... si je... le verrai souvent. 

M. BOURRAT. ~ Oui? 

MH e BOURRAT. — Le... le petit. 

M. BOURRAT. — Ah ! (Un silence.) 

M lle BOURRAT. — Répondez-moi, papa. 

M. BOURRAT , nerveusement. — Je ne sais 
nas. fifille, ie ne sais rien, moi. tu comnrends. 




















MADEMOISELLE BOURRAT 


69 


rien de rien, c’est ta mère qui arrange tout, qui 
sait tout. 

M lle BOURRAT. — Mais vous savez aussi, 
elle vous l’a dit à vous. 

M. BOURRAT , avec haie. — Non, non, elle ne 
m’a rien dit, je ne sais rien. 

M lle BOURRAT , allant à son père el presque 
à genoux devant lui. — Papa, je vous en prie, 
dites-le-moi. Je ne peux pas vivre ainsi, je ne 
sais rien. Dites-moi que je le verrai souvent. 
J’aime tant les petits enfants. Et puis, ce sera le 
mien. J’y pense toute la journée, je ne pense qu’à 
cela. ïi faut que je sache. Dites-moi. 

M. BOURRAT, très agité , se levant. — Je t’en 
prie, fifille, caîme-toi, il ne faut pas que je reste, 
ici, avec toi. Je ne sais rien, je ne sais rien, et ta 
mère pourrait descendre. Elle n’aimerait pas que 
nous soyons là ensemble. Adieu, fifille, adieu, 
prends patience. Cela ne durera pas. Tu seras 
heureuse plus tard. Adieu, fifille. (Il sort vivement 
par la porte du fond.) 

M Ue BOURRAT. — Je ne saurai rien. Pau¬ 
vre papa, il m’aime malgré tout, lui, je le sens 
bien. Mais il a peur. Moi aussi, j’ai peur. Pourtant 
il faut que je sache. Il faut que j’aie du courage. 
(.Regardant la pendule.) Quatre heures moins le 
quart î (Entre M me Bourrai qui arrive par le cor¬ 
ridor à droite.) Je le lui demanderai avant que 
quatre heures sonnent. 

M me BOURRAT , allant reprendre sa place. — 
Tu n’as vu personne? 

M lle BOURRAT . — Non, maman, sauf papa 
qui est rentré. 




M me BOURRAT. —Ah ! et il est resté long¬ 
temps? 

M lle BOURRAT. — Il n'a fait que passer. 

Un long silence. 

M lle BOURRAT, regardant la pendule , à elle- 
même. — Quatre heures moins dix, le temps me 
dure. Je vais jouer un peu de piano pour me 
donner du courage. (Haut.) Maman. (Pas de 
réponse. Plus haut.) Maman ! 

M me BOURRAT, sans lever les yeux de son 
ouvrage. — Qu’y a-t-il encore? 

M lle BOURRAT. — Est-ce que je puis jouer 
du piano, maman? 

M me BOURRAT. — Oui, maintenant nous 
n’aurons personne cet après-midi. 

M lle BOURRAT, allant au piano , à elle- 
même. — Je jouerai pendant cinq minutes, et puis 
je le lui demanderai. 

Elle joue un air de Martha. Elle a à peine joué 
quelques mesures que la porte de droite s’ou¬ 
vre et Von entend la voix de Louisa. 

LOUISA. — Madame et Mademoiselle Bour¬ 
rât de Vermand. 

M me Bourrai, en une seconde , est sur ses pieds , 
court à la porte , et, en passant , dit à sa fille , 
à mi-voix : 

Ne bouge pas, reste au piano, le dos à la lu¬ 
mière, assise. 

Entrent au salon M me Bourrai de Vermand et 
Caroline. 


MADEMOISELLE BOURRAT 


71 


M me BOURRAT , embrassant avec effusion sa 
belle-sœur dans la porte même et barrant le passage 
à Caroline qui veut aller à sa cousine . — Bonjour, 
Marie. Bonjour, Caroline. (Regardant à terre.) 
Oh ! mais Caroline, je te prie de t’essuyer un peu 
mieux les pieds. On a fait le salon à fond aujour¬ 
d’hui, et avec cette pluie, rien que de monter le 
perron, tu m’apportes de la saleté. Va jusqu’au 
paillasson de l’entrée. 

CAROLINE. — Je vous demande pardon, 
ma tante. (Ella sort, les dames passent au petit 
salon.) 

M me BOURRAT DE VER MA ND , à M^Bo ur» 
rat. — Bonjour, petite. 

M Ue BOURRAT , debout, mais sans se tourner. 

— Bonjour, ma tante. 

M me BOURRAT , intervenant et poussant sa 
belle-sœur. — Venez donc vous asseoir. ( Elle la 
mène au premier plan, au centre. Bas à sa fille.) 
Va à ton métier, tout de suite. (M lle Bourrai 
passe derrière et va s’asseoir à son métier, ci gau¬ 
che.) 

Mme BOURRAT , allant à gauche , bas et vile 

— Tes bouts de laine? 

M lle BOURRAT. — Comment, maman? 
(.Rentre Caroline, à droite.) 

M me BOURRAT. — Dépêche-toi, tes bouts de 
laine sur tes genoux, tous, vite. Elle va s’asseoir 
au milieu avec sa belle-sœur. M lle Bourrai com¬ 
mence à échantillonner des bouts de laine sur ses 
genoux.) 

CAROLINE , arrivant, à sa cousine. —■ Bon¬ 
jour, grande chérie. (Elle l’embrasse.) 




72 


THÉÂTRE 

M me BOURRAT DE VERMAND. — Mais, 
ma chère Clémence, on entre dans un tombeau 
ici, c’est affreux. Comment pouvez-vous vivre 
dans cette obscurité? Vos yeux ne vont-ils pas 
mieux? 

BOURRAT . — Hélas, non, je ne puis 
supporter la lumière. 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — C’est 
affreux, que je vous plains î Mais, on ne voit 
rien à vos yeux. 

M me BOURRAT. — Oui, c’est intérieur. 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Votre 
cousin Maigret, m’a expliqué, en effet, ce que 
c’était, mais ça ne durera pas, paraît-il. 

Mme BOURRAT. — Non, ça ne durera pas, le 
docteur me l’a promis. Mais c’est long, il faut de 
la patience. 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Et 
votre chère fille, elle ne va pas non plus? 

Mme BOURRAT . — Elle a des migraines ter- 
tibles. Elle travaille trop, elle n’écoute rien. Elle 
va se rendre malade, sûrement, si elle conti¬ 
nue. 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Il faut 
absolument qu’elle sorte, qu’elle prenne des 
distractions. 

M me BOURRAT. — C’est ce que je ne cesse 
de lui dire. Mais, vous savez, elle a une tête! Elle 

pcf fiîiçtinpp 

Mme BOURRAT DE VERMAND . — Je 
n’aurais pas cru. 

Mme BOURRAT. — Vous ne la connaissez 
pas. je ne puis en faire façon. 









































MADEMOISELLE BOURRAT 


73 


M rae BOURRAT DE VERMAND . — C’est 
affreux, mais ça passera aussi. 

M me BOURRAT, — Je l’espère bien. 

il T me BOURRAT DE VERMAND, élargissant 
le cercle , en reculant son fauteuil de façon à voir 
M Ue Bourrai à son métier. — Nous ne restons ici 
qu’une minute. Nous étions venu voir si vous 
vouliez nous donner votre fille pour aller dire 
bonjour aux Lanterle,de Yezins.il estdéjàtard. 

CAROLINE. *—* Oh ! oui, ma tante, il faut 
qu’elle vienne. 

M me BOURRAT . — C’est impossible, je le 
regrette beaucoup ; mais il est probable que le 
docteur Maigret passera ce soir. II vient assez 
souvent pour les migraines de ma fille. 

CAROLINE. — Oh ! que c’est dommage ! 

M me BOURRAT , à mi-voix à sa belle-sœur. — 
Ces migraines m’inquiètent. 

M™ BO URRA T DE VERMAND. — Quand 
j’en ai eu, j’ai pris une tisane que m’a faite la 
mère Pidoux, vous savez, la vieille paysanne de 
Vermand. C’est souverain. Il faudra que je lui 
demande la recette. 

CAROLINE, à sa cousine. — Alors ça ne va 
pas, ma grande? 

Afue BOURRAT , sans réfléchir. — Mais si, 
ça va très bien. 

CAROLINE. — Pourtant, ces migraines? 

Mue BOURRAT. — Ah oui ! j’oubliais, je ne 
faisais pas attention à ce que je disais. J’ai ces 
migraines ! (Comme récitant une leçon.) Elles sont 
terribles. Quand je les ai, je suis obligée de rester 
couchée dans l’obscurité. C’est le docteur Maigret 



qui a ordonné ce traitement. Il paraît qu’on ne 
peut les soigner que par le repos et l’obscurité. 

CAROLINE. — Ma pauvre, que je te plains ! 
{Elle se lève el Vembrasse affectueusement. Tou¬ 
jours debout devant elle ) C’est que ça ne se voit 
pas. Tu as très bonne mine. 

BOURRAT , gênée. — En effet. 

CAROLINE. — Pauvre rat ! Ce que tu dois 
t’ennuyer ! ( Un temps . Silence des deux dames au 
premier plan . Caroline passe affectueusement le 
bras autour de la taille de M lle Bourrai et Vem¬ 
brasse encore . Haut.) Mais c’est que tu as en¬ 
graissé. Tu es énorme, sais-tu bien? (M me Bour¬ 
rai tressaille. M lle Bourrât, très gênée , se dégage 
de Vétreinle de sa cousine. Un silence consterné.) 

M lle BOURRAT , balbutiant. — J’engraisse., 
à la campagne... 

Mme BOURRAT DE VERMAND, la regar¬ 
dant. — C’est vrai, elle est très forte. 

M m& BOURRAT, vivement. — Parbleu, c’est 
une Bourrât. Vous ne pouvez pas la renier. Elle 
sera grasse comme tous les Bourrât. Tous les 
Bourrât sont gras. Votre mari doit peser au-des¬ 
sus de deux cents livres, 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Mais 
non, il ne pèse que cent quatre-vingts: 

M me BOURRAT. — Il est énorme. Et vous 
ne devez pas être loin de son poids. 

^ Mme BOURRAT DE VERMAND, piquée . — 
Énorme! énorme !... Évidemment tout le monde, 
ne peut pas êt re chat maigre comme dans votre 
famille. Les Maigret n’ont que la peau et les 
os. 





MADEMOISELLE BOURRAT 


75 



Mme BOURRAT. — J’aime mieux être mai¬ 
gre. C’est plus sain. 

~ Mme BOURRAT DE VERMAND. — Plus 
sain ! je me porte aussi bien que vous, je pense. 
Et je n’ai pas mal aux yeux. (Elle se relève.) Il 
faut que nous partions. Voilà la nuit. Viens, 
Caroline. ( S’approchant de M Ue Bourrai .) Ne tra¬ 
vaille pas trop. 

M ue BOURRAT. — Au revoir, ma tante. 
(,Monlranl les bouts de laine épars sur ses genoux.) 
Vous m’excuserez de ne pas me lever. 

M me BOURRAT DE VERMAND . — Mais 
oui. Qu’est-ce que tu fais là? 

M Ile BOURRAT. — C’est pour un fauteuil. Ça 
représente un chien qui tient dans sa gueule le sac 
de voyage de son maître. Alors, j’ai besoin de 
beaucoup de laines différentes. 

Mme BO U RR A T DE VERMAND. — Je com¬ 
prends, c’est ravissant. Mais ne travaille pas 
trop, tu vas te crever les yeux. Au revoir, petite. 

CAROLINE. — Au revoir, chérie. (Elle Vem- 
brasse.) Soigne-toi bien. Et tâche de n’être pas 
malade mardi prochain, comme les deux der¬ 
nières fois que tu as dû venir à Vermand. Voilà 
plus d’un mois qu’on ne t’y a vue. 

M lle BOURRAT . — Oh non ! j’espère bien. 

Au revoir. 

* 

Sortent à droite les Irois dames. 

M lle BOURRAT. — Ah ! j’ai eu peur ! 11 m’a 
semblé que mon cœur cessait de battre. Maman 
aussi a eu peur. Elle est devenue pâle. (Regar¬ 
dant la pendule.) Cinq heures ! C’est l’heure où 




maman va à la lingerie. J’ai un quart d’heure 
pour travailler pour le cher petit. (Elle tire la 
petite brassière de sous sa robe et tricote.) EL 
quand maman reviendra, je lui demanderai. (Elle 
travaille avec fièvre et n'eniend pas la porte du 
milieu au fond s*'ouvrir doucement et Caroline 
s'approcher à pas de loup.) 

CAROLINE , haut, tout près de M Ue Bourrai. 
— Coucou ! 

M m BOURRAT , saisie , laissant tomber son 
ouvrage . — Ah ! c’est toi î (Elle reste paralysée 
par l'émotion.) 

CAROLINE . — Oui, imagine-toi, que cet im¬ 
bécile de Justin, qui est à moitié sourd, n’avait 
pas compris ce que maman lui avait dit, et avait 
dételé. Alors, le temps qu’il attelle, ta mère a 
emmené maman à l’office pour lui donner une 
recette de cuisine. Moi j’ai dit que j’attendais 
sur le perron, et je suis venue vers toi, en me 
cachant... Mais, comme tu étais absorbée ! Tu 
travaillais si fort que tu ne m’as pas entendu 
entrer? 

M lle BOURRAT, incapable de bouger , mais 
jetant des coups d'œil à la dérobée à la petite bras¬ 
sière qui est tombée entre elle et Caroline. -— En 
effet... en effet... je... je travaillais. 

CAROLINE , suivant tes regards de sa cou¬ 
sine. — Tu as laiss A tomber ton ouvrage. (Elle se 
baisse et te ramasse , puis Vétale.) Au nom du ciel, 
qu’est-ce que c’est que cela? C’est incroyable. 
C’est de toutes les couleurs. Mais c’est que ça a 
l'air d’une petite brassière. Jamais je n’ai rien vu 
de si drôle ! Non, cette brassière ! (Elle rit. ' 


































MADEMOISELLE BOURRAT 


11 


M lie BOURRAT, très émue. — Je t’en prie, 
Caroline, rends-la moi. 

CAROLINE. — Mais qu’as-tu? Tu es toute 
tremblante ! 

M lle BOURRAT. — Oh ! si maman la voyait, 
ce serait affreux. Donne-la moi ! 

CAROLINE , lui donnant la brassière. — Mais 
voilà, ma pauvre. Elle est donc toujours bien 
terrible, ta mère? 

M lle BOURRAT , qui n'a pas repris son sang- 
froid. — Il ne faut pas qu’elle sache. 

CAROLINE. — Mais quoi? Explique-moi au 
moins, à moi, 

M ne BOURRAT, égarée. — T’expliquer, à loi ? 
Je ne peux pas, je ne peux pas, ne me demande 
rien. Je ne sais rien, d’abord, rien. 

CAROLINE. — Mais, ma chérie, tu es malade. 
Je le vois bien. Te voilà à trembler parce que 
je t’ai trouvée en train de tricoter une brassière 
pour un bébé. Il n’y a pas de péché à cela. Tu 
travailles en cachette de ta mère pour un petit 
que tu connais? C’est tout naturel. Je ne te 
vendrai pas. 

jV/Ue BOURRAT , essouflée. — Oui oui, c’est 
ça... Tu as deviné. C’est pour un petit... oui. 
pour le petit d’une paysanne près d'ici. Elle 
est très pauvre... et malheureuse... je la connais, 
et le petit naîtra en hiver. Alors, comme ça, 
j’ai pensé que pour ce pauvre petit qui viendra 
quand il fait froid, il faudrait lui faire une bonne 
brassière de laine. 

CAROLINE. — Je te reconnais bien là. Tu es 




78 


THEATRE 


toujours la même. Tu feras une fameuse mère de 
famille. 

M lle BOURRAT. — Oh oui, j’aimerai mes 
enfants ! 

CAROLINE. — Mais pourquoi ne l’as-tu pas 
faite toute blanche, ta brassière? Ce serait plus 
. joli. Il aura l’air d’un petit arlequin, ce bébé, 
là-dedans. C’est un peu ridicule. 

M lle BOURRAT , triste d'abord , puis avec 
chaleur . — Tu trouves? Seulement, voilà, je 
n’ai pas d’argent à moi, tu sais,et je n’aurais pas 
pu acheter de la laine blanche à Valley res. Et 
puis, maman l’aurait su. Alors, j’ai imaginé de 
prendre des bouts de laine dont je me sers pour 
ma tapisserie. Mais il a fallu que je fasse atten¬ 
tion d’en prendre de toutes les couleurs ; sans 
ça, maman se serait vite aperçu qu’il manquait 
du blanc ou du bleu... Et ça m’a obligée aussi à 
attacher tous ces bouts de laines les uns aux 
autres ! Alors la brassière est pleine de nœuds, 
C’est difficile à faire et je ne puis travailler que 
quelques minutes par jour, quand maman a le 
dos tourné. Mais ça ne fait rien ; malgré qu’elle 
soit bariolée et pleine de nœuds, elle sera bien 
chaude. C’est l’important, tu comprends, parce 
que les tout petits, c’est délicat, mais ça ne voit 
pas clair. Il sera au chaud pour passer l’hiver. 
Il ne prendra pas froid, le petit. 

CAROLINE. — Je comprends. 

M ile BOURRAT, avec abandon. — Il viendra 
à la fin de janvier, paraît-il, c’est un mauvais 
moment. Mais il sera bien soigné, je t’en réponds. 
D’abord, j’irai le voir très souvent, peut-être 


MADEMOISELLE BOURRAT 


79 


tous les jours, en cachette de maman, bien 
entendu. Ce que je m’en vais le dorloter, le 
câliner, le petit chéri ! J’en serai folle, tu sais. 
Je ne puis plus attendre qu’il vienne. C’est si 
long, je compte les jours, ça n’en finit pas. Si 
c’est un garçon, il s’appellera Robert, j’aime 
beaucoup ce nom ; si c’est une fille, Angélique. 
Mais ce sera un garçon, j’en suis sûre.tout à fait 
sûre, un bel amour de garçon. 

CAROLINE. — Coupe Lu m’amuses î On 
dirait qu’il est à toi. 

M lle BOURRAT , rappellée à la réalité et très 
inquiète. — A moi... non, non, je n’ai rien dit, 
rien du tout. Tu te trompes. Ou’est-ce que tu 
supposes? 

CAROLINE. — Que tu es drôle aujourd’hui 1 
Tu t’excites comme ça pour rien. (Se levant.) Je 
me sauve ; sans ça, ta mère viendrait m’appeler. 
Au revoir, chérie, ne te fatigue pas, tu es énervée, 
tu m’inquiètes, il faut te reposer. Et cache bien 
ta petite brassière. 

M ne BOURRAT . — Sois tranquille. Adieu, 
Caroline, merci. ( Caroline sort par te fond.) 

M lle BOURRAT , renversée en arrière. — Je 
n’en pftis plus... J’ai cru un moment que j’allais 
tout dire. (Elle reste accablée.) 

Entre M me Bourrai par la droite. Elle va à la 
sonnette et sonne , puis se promène de long en 
large, absorbée. Entre Louisa. 

M me BOUBBAT. — Allumez la lampe. 

LOUISA. — Bien, madame. (Elle allume une 
lampe qu'elle place sur la labié près de la fenêtre. 



80 


THEATRE 


L’éclairage est donné seulement par la lampe assez 
haute ei forte , à abat-jour .) 

M me BOURRAT. —■ II est inutile d’allumer 
dans le salon. 

Sort Louisa. M lle Bourrât tire son métier près de 
la lampe. M me Bourrai s’assied de Vautre 
côté de la table. Un long silence. 

M lle BOURRAT, à elle-même. — Il faut que je 
sache. (Un temps. Haut.) Maman ! 

M me BOURRAT. — Ou’y a-t-il encore? Ne 
peux-tu travailler sans parler tout le temps? 

M Ue BOURRAT. — Maman, j’aimerais sa¬ 
voir... 

M me BOURRAT. — Tu ne sauras rien du tout. 

M lle BOURRAT , prenant son courage. — Il 
faut pourtant que je sache, je vous en prie, 
maman:est-ce que je pourrai voir souvent mon 
bébé plus tard? 

M me BOURRAT. — Ah ça, tu es folle I Voir 
ton... 

M lle BOURRAT. — Mais oui, maman. 

M me BOURRA T. — Tais-toi. Je ne comprends 
pas comment tu peux parler de cela. Tu n’as 

i 

donc pas honte, tu es sans pudeur? 

M lle BOURRAT. — Je vous promets que je 
ne vous demanderai rien d’autre, maman, 
jamais. Je vous en supplie... (Elle commence à 
pleurer.) 

M me BOURRAT. — Pas de scènes, n’est-ce 
pas, je n’en veux pas. 

M lle BOURRAT. — Maman, maman, je vous 
en prie, dites-moi, Je ne sais rien, je ne peux pas 






MADEMOISELLE BOURRAT 


81 


vivre comme cela. J’en mourrai, je vous assure, 
j’en mourrai... Pourquoi ne voulez-vous pas me 
le dire? A toutes les minutes du jour je me 
demande ce que vous ferez de mon petit. Dites- 
moi, je vous en prie, si je pourrai le voir sou¬ 
vent. 

M me BOURRAT, tranchante comme une lame 
de couleau. — Après tout, j’aime mieux t’enle¬ 
ver tes illusions tout de suite. Mets-toi bien 
dans la tête que c’est la première et dernière 
fois que j’ouvre la bouche à ce sujet. Ne me 
demande pas d’autres détails, c’est inutile, tu 
.n’en auras pas, et souviens-toi de ce que je te 
dis maintenant, tu ne verras jamais ton enfant, 
jamais ! 

M ïle BOURRAT , poussant un cri sourd. — Ah! 
jamais... jamais ! 

M me BOURRAT. — Imaginais-tu donc que 
j’allais te laisser jouer à la poupée avec cet 
enfant? Non vraiment, je me demande ce que 
tu as dans la tête. Ce que j’ai à faire pour sauver 
notre honneur est assez dangereux pour que 
je ne m’expose pas à des risques inutiles. 

M lle BOURRAT , atterrée . — Jamais ! Jamais ! 

M me BOURRAT. — C’est comme ça. 

M lle BOURRAT. — C’est cruel, c’est affreux ! 
Oh ! ce petit ! 

M me BOURRAT. — Ne t’en prends qu’à toi- 
même. Regarde où tu nous as menés, il est bien 
temps que tu paies un peu, toi aussi. 

jV/ne BOURRAT , pleurant. — Mais où sera- 
t-il? Qu’en ferez-vous du pauvre petit? Iln’estpas 
coupable, lui. Où le mettrez-vous? Il aura froid. 


6 



82 


THÉÂTRE 


c’est l’hiver. Ah ! diles-moi au moins qui le 
soignera? 

M me BOURRAT. — Non, je ne te le dirai 
pas. Tu sais maintenant tout ce que tu dois 
jamais savoir. Le reste ne te regarde pas. ( Elle 
passe au salon.) 

M Ue BOURRAT , pleurant et la suivant. — Ça 
ne me regarde pas ! Oh ! maman 1 maman 1 
Gomment pouvez-vous dire cela? Mon enfant !... 

M me BOURRAT , avec colère et se monlanl 
peu à peu jusqu'à la fureur. — Ah ça, crois-tu 
donc que c’est pour mon plaisir que je fais tout 
cela? Crois-tu donc que ça m’amuse, moi, d’être 
emprisonnée ici dans l’obscurité, de ne plus 
voir personne, de trembler comme aujourd’hui 
quand, par hasard, une visite nous arrive? 
Crois-tu donc que c’est facile d’arriver à dissi¬ 
muler une chose pareille? Il s’en est fallu de 
rien que je ne puisse le cacher. Et comment 
gagnerons-nous la fin? Réussirai-je jusqu’au 
bout? Si je n’avais pas le docteur Maigret pour 
cousin, nous serions perdus 3 Où serait la famille 
Bourrât? obligée de fuir, de vivre dans la honte ! 
Nous ferions le sujet de toutes les conversations 
haineuses de Valleyres, la joie des journaux 
radicaux du département entier p notre nom 
honorable serait traîné dans la boue, et tout ca 

7 O 

parce que toi, misérable, tu... ( Elle bégaie de 
fureur) tu... comme une bête... Ah ! tu as eu 
tort de m’y faire penser. Tant pis pour toi. Oui, 
tu aurais dû mourir de honte, et tu as le front 
de réclamer, de te plaindre. Ah, tais-toi, tais-toi. 
(Elle marche sur sa fille terrifiée.) Je ne puis plus 





MADEMOISELLE BOURRAT 


83 


supporter de te voir, tu me fais horreur, et je suis 
obligée d’être là, à te garder toute la journée. 
J’en ai assez. A partir de demain, tu 11 e quitteras 
plus ta chambre. Tu m’entends? Je ne veux plus 
t’avoir près de moi. (Se reculant et marchant dans 
le salon.) Je pense que Lu ne me questionneras 
plus, au moins. Tu as compris, maintenant ! 
Tu m’as mise hors de moi, avec tes questions 
stupides. Non, voir ton enfant ! ( Elle revient sur 
sa fille.) L’enfant de Célestin ! Parbleu, tu vou¬ 
drais que je l’embrasse ! Je l’étranglerais plutôt. 
Tais-toi, mais tais-toi donc ! (Elle recule de 
nouveau, arpente le salon , reprend haleine et se 
calme. Par moments , on entend.) J’étouffais !... 
Il fallait que ça sortît... Ça va mieux ! 

Un long silence. M lle Bourrai pleure silencieuse¬ 
ment, renversée sur sa chaise . On frappe à 
la porte. 

M me BOUBBAT , criant. — Attendez ! (Bas 
à sa fdle.) Essuie tes yeux. Travaille. ( Elle la 
pousse dans le petit salon. M me Bourrai , allant 
à la porte.) Ou’y a-t-il donc encore? 

LOU ISA. — C’est Julie qui a besoin de 
Madame. 

M me BOUBBAT. — C’est insupportable. Je 
n’ai pas une minute de tranquille. J’y vais. 
(Revenant à la porte du petit salon.) Et toi, 
ne bouge pas d’ici et travaille. (Elle sort à 
droite.) 

M lle BOUBBAT , la voix brisée pendant la fin 
de racle. — C’est fini... Jamais !... Jamais !... 






84 


THÉÂTRE 


Elle reste silencieuse , à réfléchir , longtemps. La 
porte de droite s'ouvre. Elle tressaille et se 
met à l'ouvrage , sans regarder qui vient. 

M. BOURRAT , entrant et regardant sa fille, à 
lui-même. — Oh ! 

M Ue BOURRAT. — C’est vous, papa? 

M. BOURRAT. — Mais oui, fifille. (7/ la 
regarde et se détourne pour ne pas s'attendrir. La 
regardant de nouveau.) C’est long. Tu t’ennuies. Il 
faut avoir de la patience, fifille. 

M lle BOURRAT. — Merci, papa. 

M. BOURRAT , combattant son émotion. — Tu 
seras heureuse, plus tard, tu te marieras... {Un 
long silence .) Où est ta mère? 

M lle BOURRAT. — Elle vient de sortir pour 
aller à la cuisine. 

M. BOURRAT. — Tu... tu lui as parlé? 

M lle BOURRAT. — Oui, papa, je sais main¬ 
tenant. 

M. BOURRAT , ému. — Ah ! 

Un silence. 

M lle BOURRAT. — Papa, je voudrais vous 
demander quelque chose, 

M. BOURRAT. — Tu sais, petite, moi je ne 
sais rien, je ne peux rien te dire. C’est ta mère... 

M lle BOURRAT. — Je sais, papa, mais ce que 
je veux vous demander, vous pouvez me le 
dire. 

M. BOURRAT. — Tu crois? 

M ne BOURRAT. — Papa, on est malade 
quand on a un enfant? 

















MADEMOISELLE BOURRAT 


85 


M. BOURRAT , hésitant. — Oh !...- 

M lle BOURRAT. — Ne me le cachez pas, je 
le sais. 

M. BOURRAT. — Oui, un peu... très peu. 

M ne BOURRAT. — Pourtant, quelquefois, 
n’est-ce pas, on... on meurt en accouchant? 

M. BOURRAT, agité. — Tu es folie, tu es folle î 
Quelles idées te mets-tu en tête? 

M lle BOURRAT . — Vous vous souvenez? 
notre cousine Clémentine qui est morte quinze 
jours après avoir eu un bébé... Naturellement, 
je ne savais pas, moi, mais depuis j’ai réfléchi 
beaucoup. J’ai eu le temps, vous comprenez. 
Vous ne pouvez pas me dire un mensonge, je 
vous en prie. N’est-ce pas, cela arrive quelque¬ 
fois qu’on meure en ayant un enfant? 

M. BOURRAT, très ému, se levant et regardant 
une ou deux fois du côté de la porte. —- Ça arrive, 
ça arrive, mais c’est très rare, ma pauvre 11 fille, 
il ne faut pas t’alarmer. Toi, tu es très robuste, 
très vigoureuse. 

M lle BOURRAT. — Clémentine aussi était 
très forte, mais elle a eu une fièvre et elle est 
morte. 

M. BOURRAT, se rapprochant d'elle, très ner¬ 
veux. — C’est un accident, tu comprends, tu 
seras très bien soignée. C’est Maigret qui t’accou¬ 
chera. Je t’en prie, ma petite, ne te mets pas en 
tête des idées pareilles. Il ne faut pas avoir peur, 
je t’en supplie. 

M lle BOURRAT. — Je n’ai pas peur, papa. 

M. BOURRAT, tout près d’elle. — Tu n’as pas 
peur? 









THEATRE 


86 

jlfiie BOURRAT , Vaiiimni près d'elle. — 
J’aimerais tant mourir, papa ! {Elle laisse tom¬ 
ber la lête sur l'épaule de son père el sanglote. Il 
pleure aussi.) 


RIDEAU 




ACTE IV 


On est à la fin d’avril. Il fait beau temps et grand soleil. 
Il est trois heures et demie de l’après-midi. 


Au lever du rideau , M me Bourrai est assise à sa 
labié de travail, Un instant plus tard , M. Bour¬ 
rai entre par le grand salon gauche. Il s’assied 
dans un fauteuil. Un silence. 

M. BOURRAT. — A quoi penses-tu, Clé¬ 
mence? 

M me BOURRAT. — Toujours à la même 
chose. 

M. BOURRAT . — Tu n’as rien trouvé? 

M me BOURRAT. — Rien encore. J’ai récrit 
à ma cousine Lebret, mais naturellement, ce 
Des Aulnôys s’est marié, et il n’y a aucun autre 
parti à Magny. 

M. BOURRAT. — Si c’était possible, j’aime¬ 
rais bien que fifîlle se mariât à Valieyres, 

M me BOURRAT . — Tu es toujours le même ! 
Ta fille se mariera où elle pourra. La chose la 
plus importante maintenant est qu’elle se marie. 
Tu n’as pas remarqué — naturellement, tu ne 
remarques rien — qu’elle recommence à être 
nerveuse, à ne pas manger, comme l’an dernier 




88 


THÉÂTRE 


à pareille époque. Maigret est positif sur ce point. 
Il faut la marier. 

M. BOURRAT . — C'est bien difficile, mal¬ 
heureusement. 

M me BOURRAT. — Difficile, difficile, tu n’as 
que ce mot-là à la bouche. Parbleu, qu'est-ce 
qui est facile, je te le demande? Mais quand on 
n’est pas un imbécile, on arrange les choses tout 
de même. Je vous ai bien tirés de l’histoire de cet 
hiver. Etait-ce facile, cela? Personne n'en a rien 
su. Célestin est au diable dans son pays. Le petit 
est mort le mois dernier, de dysenterie,paraît-il. 
C’est une terrible maladie pour les petits enfants. 
Victoire est malade depuis cet hiver et ne s’en 
relèvera pas. 

M. BOURRAT. — Pauvre Victoire, elle nous 
a été bien dévouée. 

M me BOURRAT. — Il faut trouver un mari 
pour ta fille. Je suis obligée de la surveiller toute 
la journée et, pendant ce temps-là, qui s’occupe 
de la maison ? Le ménage va à vau-l’eau. Les 
domestiques dépensent de l’argent comme si ça 
ne coûtait rien. Ah ! i’en ai assez de cette vie. 

U 

[Un silence ) Ta belle-sœur et Caroline viennent 
passer l'après-midi et restent dîner. Est-ce que 
tu attends encore M. Allemand aujourd’hui? 

M. BOURRAT. — Oui, ma bonne, ie crois. 

M me BOURRAT. — Eh bien, tâche de Y expé¬ 
dier un peu vite. Il commence à m’ennuyer, 
M. Allemand, .il est toujours fourré ici mainte¬ 
nant. 

M. BOURRAT. — Mais, ma bonne, c’est toi 
qui as voulu qu’il fasse notre arbre généalogique? 



I 














































MADEMOISELLE BOURRAT 89 

M me BOURRAT . — Sans doute, mais il 
traîne inutilement. Depuis six semaines, il vient 
presque tous les jours. 

M. BOURRAT. — Il y a beaucoup de docu¬ 
ments, et puis M. Allemand est un savant, Char¬ 
les me Ta dit. 

Mme BOURRAT. — Un savant ! Penh î S’il 
était un savant, il aurait trouvé pour ta famille 
des actes plus anciens que ceux qu’il a. 11 ne peut 
pas remonter au delà de 1580 pour les Bourrât. 
Ça fait pitié ! Il a bien su dénicher pour M me Du- 
ret un acte de 1568. Ah ! si c’était moi qui tra¬ 
vaillais, ça ne traînerait pas. 

M. BOURRAT. — Mais, ma bonne, s’il ne 
trouve pas des actes plus anciens, il ne peut 
pourtant pas en inventer. 

M me BOURRAT. — Les actes existent. S’il 
cherchait, il les trouverait. ( Elle passe dans le 
grand salon où M . Bourrai la suit.) Mais il ne 
cherche pas, voilà la vérité, parce qu’il sait que 
cela ennuierait M me Duret, si on montrait des 
actes prouvant que les Bourrât sont à Valley res 
depuis plus longtemps que les Duret. Et comme 
M. Allemand passe les soirées du mercredi chez 
M me Duret, et qu’il sait où sa crèche est bien 
garnie, il n’y a pas de danger qu’il aille indisposer 
Mme Duret. contre lui. Tiens, il faut tout t’expli¬ 
quer, comme à un enfant, tu ne comprends rien. 

Entre M lle Bourrai par la droite. Elle porte une 
robe claire de mousseline , un peu raide. Elle 
a an gros nœud de velours noir dans les che¬ 
veux. 



90 


THEATRE 


M. BOURRAT. — Que te voilà belle, fl fille ! 

M Ue BOURRAT. — J’ai mis une robe nou¬ 
velle. Tante Marie et Caroline viennent dîner. 

M me BOURRAT , 1res sèche. — Viens que je 
t’examine. (M Ue Bourrât va près d’elle.) Ça ne 
va pas mal. ( Tapotant Vétoffe.) Un peu trop d’am¬ 
pleur sur les hanches. J’avais pourtant recom¬ 
mandé à la couturière. Tu as déjà les hanches 
assez fortes comme cela... ( Regardant la coiffure.) 
Ah çà ! qu’est-ce que c’est que ce gros nœud noir 
dans les cheveux? 

M Ue BOURRAT, gênée. —■ Je le porte tou¬ 
jours, maman. 

M me BOURRAT. — Je ne te Fai jamais vu. 

M lle BOURRAT . — C’est parce que vous ne 
m’avez pas regardée, mais je le porte tous les 
jours, maman. 

M me BOURRAT. — Ce n’est pas une raison 
pour le mettre aujourd’hui avec une robe claire. 
Enlève-le. 

M lle BOURRAT , émue. — Maman, je vous en 
prie, permettez-moi de le garder. 

M me BOURRAT. — Ah çà ! pas d’histoires 
pour une niaiserie. Enlève-Ie-moi ce nœud, 

M lle BOURRAT. — Pourtant... 

M me BOURRAT. — Allons, et donne-le-moi. 
(Elle prend le nœud et sort par le jardin ). 

A peine est-elle sortie , M iie Bourrai éclate en san¬ 
glots. 

M. BOURRAT , étonné , venant à elle. — Eh 
bien, fi fille, qu’as-tu? 








































MADEMOISELLE BOURRAT 


91 


M Ue BOURRAT, au milieu de ses larmes .— 
J’ai de la peine, papa. 

M. BOURRAT .— Mais pourquoi? je ne com¬ 
prends pas. 

M lle BOURRAT, pleurant. — A cause du 
ruban que maman m’a pris. 

M. BOURRAT. — Mais c’est absurde, fi fille, 
c’est- absurde, il faut être raisonnable. Tu en 
mettras un autre. 

M lle BOURRAT. — Ge ne serait pas la même 
chose, papa. 

M. BOURRAT. — Mais pourquoi? pourquoi? 

(Il s’arrange de façon à ne pas perdre de vue la 

porte-fenêtre.) 

M Ue BOURRAT, faisant effort pour reprendre 
son sang-froid. — Voilà, papa, voilà... Ce noeud 
de velours noir... je le portais... pour... pour le 
deuil de mon petit, qui est mort, le mois dernier. 

M. BOURRAT, ému. — Ah ! je compz'ends. 

M lle BOURRAT. — Oui, ca me faisait telle- 

' O 

ment de peine de ne pouvoir me mettre en deuil 
pour mon petit, qui est mort parce qu’on l’a 
enlevé à sa maman, bien sûr. Il me semblait qu’il 
m’en voudrait là-haut. Alors, j’ai pensé que je 
porterais ce ruban noir en souvenir de lui, tou¬ 
jours, que je ne le quitterais jamais. (Ellepleure.) 

M. BOURRAT , très ému. — Ma pauvre fl fille, 
ma pauvre fifille... 

M Ue BOURRAT. — Écoutez, papa, le bon 
Dieu, qui sait tout, me pardonnera de ne pas 
porter le deuil de mon enfant, n’est-ce pas? Il 
lui expliquera que je n’ai pas même pu garder ce 





92 


THEATRE 


nœud noir en souvenir de lui. ( Elle pleure.) 
N’est-ce pas, papa? 

M. BOURRAT , ayant peine à retenir ses lar¬ 
mes. — Mais oui, fifille, pour sûr. 

M lle BOURRAT. — Il en aura fait un petit 
ange, de cet innocent. Pauvre chéri! Dire que je 
ne l’ai jamais vu ! On m’avait endormie, papa. 
Il est venu pendant que je dormais. Je n’ai rien 
su de lui, je n’ai pas su si c’était un garçon ou 
une fille, s’il était beau, où on l’a emmené, si on 
l’a baptisé au moins? Pauvre petit, ça vaut 
mieux pour lui, mais que ça me fait de la peine ! 
(Elle pleure.) 

M. BOURRAT , très ému. — Ma pauvre fille, 
ne pleure plus ! Il ne faut plus y penser, vois-tu, 
c’est trop pénible, c’est fini. (La caressant.) Là, 
c’est fini, n’est-ce nas? Il faut oublier. Tu te 

7 _L 

marieras, eu seras heureuse, aie encore un peu de 
patience. 

M lle BOURRAT . — Oh ! oui, j’aimerais me 
marier, quitter Prévoux, je ne puis plus vivre ici, 
papa. 

M. BOURRAT. — Tu te marieras, va. Mais 
c’est difficile, tu comprends. Ta mère s’occupe de 
toi. 

M lle BOURRAT. — Oh ! je prendrai n’im¬ 
porte qui, pourvu que je m’en aille, pourvu, 
surtout, que je puisse avoir des petits enfants 
à moi, que je nourrisse de mon lait, que je berce 
dans mes bras, des petits enfants que je garderai 
près de moi, loin de Prévoux. 

M. BOURRAT. — Ça viendra, fifille,ça vien¬ 
dra. Aie encore un peu de patience. (La porte de 





























































MADEMOISELLE BOURRAT 


93 


droite s’ouvre. M. Bourrai saule sur ses pieds , 
inquiet.) 

LOU ISA, entrant. — C’est M, le curé. Madame 
n’est pas là? 

M Ue BOURRAT. — Maman est allée jusqu’au 
potager. 

M . BOURRAT, allant à la porle-fenêlre. - — 
Pourquoi le curé monte-t-il à Prévoux? On ne 
le voit ici que deux fois par an ! {A sa fille.) 
Essuie-toi bien les yeux, petite. Je vais chercher 
ta mère. 

M. Bourrai sorl par la porle-fenêlre. Un instant 
après entre par la droite M, le curé. C’est 
un homme de cinquante ans, cheveux blancs, 
d’apparence bonhomme. 

LE CURÉ. — Bonjour, ma chère enfant. 
Comment allez-vous maintenant? Voilà quinze 
jours que je ne vous ai vue. 

M lle BOURRAT. — C T est toujours la même 
chose, monsieur le curé. 

LE CURÉ. — Il faut avoir confiance en Dieu, 
ma chère enfant. Votre vie peut changer au 
moment où vous vous y attendez le moins, d’un 
jour à l’autre, plus tôt que vous ne le pensez. Il 
faut prier Dieu, mon enfant. 

M lle BOURRAT . — Oh î oui, monsieur le 
curé, je le prie bien souvent. 

LE CURÉ, lui tapotant la joue. —-Je sais, je 
sais, nous pouvons compter sur vous. 

Entre vivement M mc Bourrai par la droite. 







M me BOURRAT , essoufflée. — On m'a dit que 
vous étiez là, monsieur le curé, eï j’accours. 

LE CURÉ. — Votre chère fille me tenait com¬ 
pagnie. 

M me BOURRAT, à sa fille. — Tu peux te 
retirer, mon enfant. (M Ue Bourrai salue le curé 
et sort à gauche.) 

LE CURÉ. — Je n’avais pas eu le plaisir de 
la voir depuis qu’elle a fait ses Pâques. (Léger 
mouvement de recul de M me Bourrai.) Elle va 
mieux, beaucoup mieux, elle a eu une si triste 
année, la pauvre demoiselle. 

M me BOURRAT , avec un peu de gêne . — En 
effet. 

LE CURÉ. — Et qu’allez -vous en faire main¬ 
tenant, chère madame? 

M me BOURRAT. — Mais, monsieur le curé, 
je ne sais. 

LE CURÉ. — Ne songez-vous pas à la marier? 
La femme chrétienne doit fonder un foyer. 

M me BOURRAT. — ; En effet, ma fille se ma¬ 
riera, ce n’est pas difficile pour elle. 

LE CURÉ. — Hélas, chère madame, il est 
très difficile de se marier, et de trouver des maris 
qui satisfassent aux légitimes exigences d’une 
mère vraiment chrétienne. - 

M me BOURRAT. — Sans doute, sans doute. 

LE CURÉ. — Regardez à Valîeyres. J’ai dans 
mes ouailles vingt-trois jeunes filles de la meil¬ 
leure société à marier, dont plusieurs ont passé 
vingt-cinq ans. Mais de jeunes gens, je n’en ai 
point. 

M me BOURRAT. — Cela est bien vrai, mon- 
























































MADEMOISELLE BOURRAT 


95 


sieur le curé. Il n’y a plus de jeunes gens à Val- 
leyres. 

LE CURÉ. — Il y a là de quoi inquiéter une 
mère de famille prévoyante comme vous Fêtes. 
Je m’intéresse beaucoup à votre fille, chère 
madame. C’est une jeune personne si bonne, si 
douce, si modeste, d’une foi excellente, je suis 
sûr qu’elle ferait une mère de famille parfaite. 

M me BOURRAT. — Voyons, monsieur le 
curé, je n’aime pas a tourner autour du pot, 
comme on dit. Je vais droit à la question. Au¬ 
riez-vous un parti pour elle? 

LE CURÉ. — Mon Dieu, chère madame, un 
parti, un parti n’est pas le mot, mais j’ai un mari 
à vous proposer. 

M me BOURRAT . — Je vous écoute, monsieur 
le curé, 

LE CURÉ. —Ah J je sais ce que vous allez 
me dire. Le jeune homme auquel je pense n’a 
pas un nom qui puisse s’égaler à celui des Bour¬ 
rât. Il n’a pas non plus de fortune ; il n’a qu’une 
modeste, une très modeste aisance ; il n’est plus 
de la première jeunesse, il a trente-cinq ans, je 
sais tout cela, mais enfin, c’est un mari possible 
pour votre fille. 

Mme BOURRAT. —- Nommez-le, si vous y 
êtes autorisé, toutefois. 

LE CURÉ. — Mon protégé ignore ma démar¬ 
che, mais je suis sûr de son assentiment. 

M me BOURRAT. — Vous piquez ma curio¬ 
sité, monsieur le curé. Parlez. 

LE CURÉ. — Vous allez vous récrier. Votre 










96 THÉÂTRE 

premier mot sera non, je le sais. Mais vous réflé¬ 
chirez, vous réfléchirez... 

M me BOURRAT. — Eh bien ! 

LE CURÉ. — Vous connaissez mon protégé. 

Mme BOURRAT. — Je le connais, moi? Je 
11 e crois pas. 

LE CURÉ. — Si, madame, vous le connaissez, 
c’est M. Nicolas Allemand. 

M me BOURRAT. — Un professeur de piano 
épouser ma fille ! Jamais, vous entendez, jamais* 
Je ne sais à quoi vous pensez, monsieur le curé, 
mais il ne peut en être question. 

LE CURÉ. — Mon Dieu, madame, je conçois 
vos sentiments. Mais permet te 2 -moi de vous dire 
deux ou trois choses qui seront peut-être de 
quelque poids auprès de vous. M. Allemand est 
un homme de principes sûrs. Il y a là pour le 
bonheur de votre fille une garantie précieuse et 
rare, hélas ! de nos jours-. Enfin, M. Allemand a 
quelques rentes. Oh ! peu de chose, à peu près 
dix-sept cents francs. C’est peu, direz-vous, mais 
enfin c’est solide. M. Allemand ne sera jamais 
dans le besoin. Il est professeur de piano, c’est 
vrai, il ne le sera plus longtemps. Vous savez que 
M. Maillefer, le bibliothécaire de Valleyres, est 
mourant? 

M me BOURRAT. — Il est mourant depuis 
des années. 

LE CURÉ. — J’ai malheureusement les plus 
mauvaises nouvelles à vous donner de lui. Je l’ai 
administré la nuit dernière, le pauvre homme. Il 
est certain que M. Allemand, qui est un savant, 
le remplacera. La place est de quinze cents francs. 









MADEMOISELLE BOURRAT 


M. Allemand n’aura plus besoin de donner des 
leçons de piano. 11 aura une position honorable 
et ne sera pas en peine de se marier à Valleyres. 

M me BOURRAT. — Ce ne sera pas avec ma 
fille, en tout cas. 

LE CURÉ. — Je m’intéresse beaucoup au 
bonheur de mademoiselle Bourrât. Je vous 
l’avoue, je n’aimerais pas à la voir rester vieille 
fille comme tant d’autres à Valleyres. Elle a un 
cœur si bon, si aimant... Il y a des femmes qui 
sont faites pour vivre seules, mais je crois que 
la vocation de mademoiselle Bourrât est de se 
marier et d’être mère de famille. C’est à cela que 
manifestement la destine Dieu qui nous dirige. Il 
ne faut pas contrarier les vues de la Providence... 
Il y a encore une autre raison, chère madame, 
M. Allemand a eu le privilège de donner des le¬ 
çons de piano à votre chère fille depuis qu’elle est 
revenue du couvent. Il s’est attaché à elle. 

M rae BOURRAT. — Je vous avoue, monsieur 
le curé, que tout cela m’intéresse fort peu. 

LE CURÉ, très bonhomme , continuant. — C’est 
vous dire, chère madame, avec quelles alarmes 
il a vu, l’été dernier, la santé de votre chère fille 
s’altérer. (M me Bourrai ne peut réprimer un mou¬ 
vement et son attitude change . Elle écoute avec un 
intérêt intense le curé qui n'a pas Vair de se rendre 
compte de l’importance des choses qu’il dit.) Jus¬ 
qu’en décembre, M. Allemand a donné des leçons 
de piano à mademoiselle Bourrât. Puis, lorsqu’il 
n’a pu monter à Prévoux, combien de fois ne 
s’est-il pas informé auprès de moi de la santé de 
votre fille ! J’ai été surpris des facultés vraiment 




98 


THÉÂTRE 


extraordinaires que réveille l’amour* C’est là un 
domaine défendu pour nous, des terres inconnues. 
Vous vous souvenez de M me de Sévigné, écrivant 
à sa fille souffrante : « J’ai mal à votre poitrine. » 
Ainsi M. Allemand a souffert les souffrances 
mêmes de votre chcre fille ; il a vécu ces jours 
pénibles avec vous. 

M me BOURRAT , se levant et marchant dans le 
salon , à elle-même. — Ah! je comprends, je com¬ 
prends. 

LE CURÉ , se levant. — Je laisse cela à votre 
bon cœur, chère madame. M. Allemand doit 
monter ici cet après-midi. Vous aurez le temps 
de réfléchir et de vous décider. Rappelez-moi au 
souvenir de M. Bourrât, je vous prie. Il va pour 
sortir. Revenant sur ses pas.) Ah ! j’allais oublier 
un détail, oh! sans grande importance, mais enfin 
qu’il faut que vous sachiez. Je ne le dis qu’à vous 
seule. M. Allemand est enfant naturel, 

M me BOURRAT. — C’est complet. 

LE CURE. — Mais je sais que son père était 
un homme fort respectable, qui a surveillé de 
loin l’éducation de son enfant et lui a laissé une 
certaine somme en mourant. M. Allemand a été 
élevé par des prêtres à Lyon. Au revoir, madame. 

M me BOURRAT. — Au revoir, monsieur le 
curé. (Le curé sort à droite.) 

M me Bourrai marche trois ou quatre fois en si¬ 
lence à travers le salon. On voit passer M. Bour¬ 
rai dans le jardin. Elle l'aperçoit , ouvre la 
porte-fenêtre et appelle d'une voix impérieuse. 

M me BOURRAT , — Ferdinand. 






















































MADEMOISELLE BOURRAT 


M. BOURRAT , arrivant. — Voilà, ma bonne. 
Qu’y a-t-il? Pourquoi le curé est-il venu? 

M me BOURRAT , passant dans le petit salon et 
fermant la porte. — Je suis d’une colère ! Non, 
c’est inimaginable. Une affaire si bien arrangée, 
si secrète. Tout s’écroule. Comment est-ce pos¬ 
sible? Mais il sait, il n’en faut pas douter, il sait. 

M. BOURRAT. — Quoi, ma bonne, quoi? Tu 
es toute agitée. 

M me BOURRAT. — Ce n’est pas sans raison. 
Sais-tu ce que le curé est venu faire ici? II est 
venu m’apprendre que M. Allemand savait ce 
qui s’était passé ici cet hiver. 

M. BOURRAT. — M. Allemand? 

M me BOURRAT. — Oui, M. Allemand. Com¬ 
ment a-t-il fait? Je n’en sais rien. Ah ! c’est 
vrai, ta fille a eu une fois un malaise devant lui, 
je me souviens, le jour où j’ai appris moi-même... 
Et puis, j’ai eu peut-être tort de le laisser venir 
ici jusqu’en décembre. Il aura peut-être deviné.,. 
Je ne me méfiais pas de lui. Il avait toujours les 
yeux baissés. J’aurais dû me souvenir qu’il n’y 
a que les gens qui tiennent les yeux baissés qui 
voient clair. 

M. BOURRAT , après un silence. — Alors? 

M me BOURRAT , impatiente. — Alors il y a, 
que nous sommes à la merci de M. Allemand. 

M. BOURRAT. — A la merci de M. Allemand. 
[Un temps.) Ah ! oui, je comprends. 

M me BOURRAT. — C’est le moment ! Et 
M. Allemand n’a pas perdu son temps. Il de¬ 
mande la main de ta fille, 

M . BOURRAT , — La main de ma fi le ! 






100 


THÉÂTRE 


M me BOURRAT , en colère. — La main de ta 
fille I Ne répète pas tout le temps mes paroles, 
tu m’agaces. Parbleu, ce n’est pas la mienne. 
(M. Bourrai reste penaud sans parler.) 

M me BOURRAT. — C’est tout ce que tu 
trouves? 

M. BOURRAT. — Je ne sais pas, moi. Et toi, 
qu’en penses-tu? 

M me BOURRAT. — Naturellement, tout re¬ 
tombe sur moi. 

M. BOURRAT . — Tu es si intelligente. (Il 
réfléchit .) C’est ennuyeux qu’il donne des leçons 
de piano, parce que pour nos parents... 

M me BOURRAT , Vinterrompant. — Il n’en 
donnera plus. Il succède à M. Maillefer qui ne 
passera pas la journée. 

M. BOURRAT. — Ah ! M, Maillefer ne pas¬ 
sera pas la journée. C’est très bien, ça, très bien. 

M me BOURRAT. — Tu as presque l’air con¬ 
tent. Non, tu es extraordinaire I 

M, BOURRAT. — Mon Dieu, Clémence, j’ai¬ 
merais mieux que fi fille se mariât à Valleyres 
qu’ailleurs. 

M me BOURRAT. — Belle raison ! 

LOU ISA, entrant. — M. Allemand î 

M me BOURRAT. — Faites attendre au salon. 

Louisa.) J’ai une grande envie de mettre 
cette canaille à la porte de Prévoux. 

M. BOURRAT. — Fais attention. 

M me BOURRAT. — Laisse-moi seule avec 
lui. (M. Bourrât reste dans le petit salon à gauche , 
M me Bourrai ouvre la porte à droite.). Bonjour, 
monsieur Allemand. • 






























MADEMOISELLE BOURRAT 


Ï01 


M. ALLEMAND, les yeux baissés. — Ma¬ 
dame, j’ai l’honneur de vous saluer. (Il lient à la 
main quelques papiers au'il pose sur la table du 
salon. M me Bourrai ne répond que par une brève 
inclination de tête à son salut. Un silence , puis il 
reprend.) J’ai une triste nouvelle à vous annon¬ 
cer, madame. M. Maillefer, le bibliothécaire, est 
mort cet après-midi à deux heures. C’est une 
grande perte pour Valleyres. (M me Bourrai ne 
répond pas. Un silence. M. Allemand poursuit.) 
D’autre part, j’ai eu la bonne fortune,car je con¬ 
sidère cela comme une véritable bonne fortune, 
de mettre la main sur un acte très ancien au nom 
des Bourrât. (Il attend un instant. M me Bourrai 
ne bronche pas. Il continue.) L’acte est de 1510. 

M me BOURRAT , malgré elle. — De 1510 ! 

M. ALLEMAND. — Je n’ai pas besoin de vous 
rappeler que l’acte le plus ancien au nom des 
Duret est de 1568 et qu’ainsi les Bourrât les 
battent de cinquante-huit ans. 

M me BOURRAT, marchant à travers le salon 
un instant, puis venant à M. Allemand. — J’ai eu 
la visite aujourd’hui de M. le curé. 

M. ALLEMAND. — C’est un saint homme. 

M me BOURRAT. — Je ne sais pas biaiser. Il 
m’a parlé de vous. (Avec de la colère dans la voix.) 
Mais j’aimerais vous entendre répéter vous- 
même ce qu’il m’a dit. (Elle s’assied à la table et 
fixe des yeux M. Allemand.) Je vous écoute, mon¬ 
sieur Allemand. 

M. ALLEMAND , gêné, tousse , —- un temps. — 
Je ne sais pas ce que M. le curé a dit, mais 
j’approuve à l’avance chacune de ses paroles. 



102 


THEATRE 


M me BOURRAT . — Pas d'échappatoire. Par¬ 
lez, monsieur Allemand, parlez vous-même. 

M. ALLEMAND , avec embarras. — M. le curé 
vous aura dit le grand respect que j’ai pour votre 
famille, madame, la plus ancienne de Valleyres. 
Et vous avez compris quelles ont été, l’hiver 
dernier, mes angoisses, mes craintes. (Un temps 
assez long. Il lient les yeux baissés, M me Bourrai 
le regarde fixement.) Il vous aura dit aussi ma joie 
à voir le rétablissement si heureux de made¬ 
moiselle votre fille, et mon vif désir, à l’avenir, 
d’assurer le bonheur de mademoiselle Bourrât. 

M me BOURRAT , se levant. — Je vous entends. 
(Elle marche de long en large dans le salon , puis 
elle revient à M. Allemand.) Monsieur Allemand, 
vous êtes un homme intelligent, par conséquent 
je n’ai pas besoin de vous dire que je rêvais pour 
ma fille un autre mari que vous. J’ai même 
éprouvé, lorsque j’ai entendu le curé me parler 
de vous, un sentiment de répulsion... Mais je suis 
intelligente aussi, monsieur Allemand, et lors¬ 
qu’une chose est nécessaire, quelque désagréable 
qu’elle soit, je l’accepte. Je vous accorde donc la 
main de ma fille. 

M. Bourrai qui a écoulé à la porte sort- du pelil 
salon par le corridor. 

M. ALLEMAND. — Madame, je ne sais com¬ 
ment vous remercier. 

M me BOURRAT, avec colère. — Ne me re¬ 
merciez pas, monsieur Allemand, ne me remer¬ 
ciez pas. 


M lle Bourrai entre par le jardin. 



MADEMOISELLE BOURRAT 103 

M. ALLEMAND , saluant. — Mademoiselle 1 

M me BOURRAT. — Entrez au petit salon, 
monsieur Allemand, j’ai à parler à ma fille. Vous 
y trouverez les documents que mon mari a pré¬ 
parés. (M. Allemand s’incline et sort à gauche.) 

M me BOURRAT. —M. Allemand veut t’épou¬ 
ser î 

M lle BOURRAT. — M. Allemand! 

M me BOURRAT. — Il va sans dire qu’en 
d’autres circonstances j’aurais claqué la porte 
au nez de cet insolent personnage. Mais il se 
trouve que M. Allemand est au courant de ce qui 
s’est passé ici P hiver dernier.. 

Mue BOURRAT. — M. Allemand sait... 

M me BOURRAT. — Oui. M. Allemand sait, 
comme tu dis. Alors, j’ai été obligée d’accepter. 
Ce mariage, il est inutile de le dire, ne me satis¬ 
fait pas. Je f accepte, parce que je ne puis faire 
autrement. Ce qui arrive aujourd’hui est la suite 
de ta faute. (Un temps.) 11 est entendu que 
M. Allemand ne donnera plus de leçons de piano. 
Il va remplacer M. Maillefer à la bibliothèque de 
Valleyres. (Réfléchissant.) Ah ! il faut que je voie 
ton père avant qu’il parle affaires à M. Allemand. 
Sais-tu où il est? 

M Ue BOURRAT. — Je ne sais pas maman. 

M me BOURRAT. — Je vais le chercher, reste 
ici. ( Elle sort à droite.) 

M lle BOURRA T. — M. Allemand, m’épouser ! 
Et il saurait tout ! Ce n’est pas possible ; il serait 
trop bon. Maman se trompe. 

Entre discrètement M. Allemand par ta gauche. 






M. ALLEMAND. — Ah î vous êtes seule, ma¬ 
demoiselle, J’avris oublié quelques papiers sur 
la table. (Il s'avance el prend le rouleau de papier 
sur la table. M lle Bourrai , très gênée el baissant 
les yeux , s'écarte un peu.) 

M. ALLEMAND. — Madame votre mère vous 
a parlé? 

M Ue BOURRAT , même jeu. Oui, mon¬ 
sieur. 

M. ALLEMAND. — Serais-je assez heureux 
pour vous voir consentir ?... 

M ne BOURRAT , même jeu. —C’est donc vrai, 
vous voulez bien m’épouser ? 

M. ALLEMAND. — C’est mon plus cher 
désir. 

M lle BOURRAT , avec beaucoup d'embarras. — 
Et pourtant vous savez tout? 

M. ALLEMAND. — Je ne sais rien, made¬ 
moiselle, je ne sais rien, 

M Ue BOURRAT , même jeu. — Mais maman 
disait... 

M. ALLEMAND. — Madame votre mère fait 
erreur. Je sais seulement que vous avez été souf¬ 
frante et que, grâce à Dieu, vous êtes aujour¬ 
d’hui tout à fait rétablie. ■ __ 

M 11 ? BOURRAT , même jeu. — Ah ! ( Un temps 
puis, levant les yeux enfin et avec élan.) Vous êtes 
très bon, monsieur Allemand, 

M. ALLEMAND. — Alors vous consentez à 
quitter vos parents et cette belle maison de Pré- 
voux? 

M lle BOURRAT , avec chaleur. — Oh î oui, 
monsieur. 


MADEMOISELLE BOURRAT 


105 


M. ALLEMAND , lui prenant la main. — Je 
suis le plus heureux des hommes. 

M me BOURRAT , entrant vivement par la 
droite. — Je ne puis mettre la main sur ton père. 
Il n’est jamais là quand on a besoin de lui, ( Aper¬ 
cevant M. Allemand.) Ah ! c’est comme ça que 
vous travaillez? 

M. ALLEMAND. — J’avais oublié quelques 
papiers sur la table ici. 

M mQ BOURRAT. — Inutile de chercher des 
prétextes avec moi. Dites donc, venez un peu ici, 
monsieur Allemand. ( Elle le lire dans le salon à 
gauche.) Vous avez trente-cinq ans? 

M. ALLEMAND. — Oui, madame. 

M me BOURRAT. — Vous êtes né en... 1860, 
à Lyon, n’est-ce pas? Vous n’avez parlé à per¬ 
sonne ici de votre naissance? 

M. ALLEMAND . — A personne, sauf à M. le 
curé, bien entendu. 

Mme BOURRAT. — Bien. N’est-ce pas en 
1859 qu’il y a eu à Lyon une grande exposition 
rétrospective de soieries qui a été inaugurée par 
l’Empereur, l’Impératrice, le prince Napoléon, 
et toute la cour? 

M. ALLEMAND. — Je ne sais pas, madame. 

Mme BOURRAT. — Oui, c’est bien en 1859, 
j’y étais avec mes parents. C’est très bien. 

LOU ISA, entrant à droite. — Ces dames de 
Vermand, 

Entrent M me Bourrai de Vermand et Caroline au 
grand salon où passent M rae Bourrai et M. Al¬ 
lemand. 







106 


THÉÂTRE 


M me BOURRAT DE VERMAND. — Bon¬ 
jour, Clémence. 

CAROLINE , embrassant sa cousine. — Bon¬ 
jour, chérie. 

M me BOURRAT DE VERMAND. — Ah î 

M. Allemand. (Elle le salue.) 

M me BOURRAT. — Marie, j’ai le plaisir de 
vous présenter mon futur gendre. 

BOURRAT DE VERMAND. — Que 
dites-vous, Clémence?... M. Allemand ! ( Elle a 
peine à reprendre sa respiration.) Monsieur... Tous 
mes compliments ! Je ne soupçonnais pas, en 
vérité... Ah ! quelle journée ! 

M me BOURRAT. — M. Allemand nous fait 
le plaisir de dîner ce soir avec nous. 

CAROLINE , à M u& Bourrai, à gauche. — Que 
je suis contente, chérie, que je suis contente ! 
C’est vrai? 

M lle BOURRAT. — Mais oui, c’est vrai. 

M. ALLEMAND, s'inclinant. — Mademoi¬ 
selle... 

M me BOURRAT, entraînant sa belle-sœur au 
pelil salon en lui montrant un siège (1).— Asseyez- 
vous Marie. 

M™ BOURRAT DE VERMAND, encore 
loule émue. — Est-ce possible, Clémence? 

CAROLINE, au salon, tendant la main à 
M. Allemand. — Je suis très contente, monsieur. 

Mme BO U RR A T DE VERMAND. — M. Al¬ 
lemand, votre gendre? 

M. ALLEMAND. — Mademoiselle ! 

I. Jusqu'à la fin del'ade la couvertsalion se poursuit en même 
temps dans le grand et le petit salon. 


MADEMOISELLE BOURRAT 


107 


M me BOURRAT. — Vous m’en voyez très 
heureuse. Il y a longtemps que j’y avais pensé, 
mais imaginez-vous que c’est tout un roman. 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Un 

roman I 

CAROLINE , au salon. — Ah ! ma chérie... 

M me BOURRAT. — Mais oui, M. Allemand 
n’est pas ce que nous pensions. 

CAROLINE, continuant . — C’est merveilleux. 

M me BOURRAT. continuant. — il. a des ren- 
tes. 

Mme BOURRAT DE VERMAND , stupé¬ 
faite. — Des rentes? 

Mme BOURRAT. —- Oui, ma bonne, des ren¬ 
tes. 

CAROLINE. —■ Et vous habiterez Valley res? 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Je n’en 
reviens pas ! Mais les leçons de piano? 

M. ALLEMAND. — J’ai en vue un apparte¬ 
ment. 

M me BOURRAT. — Ah ! voilà où le roman 
commence. Pour pénétrer dans le monde de 
Valleyres, et pour connaître les jeunes filles, 
M. Allemand eut l’idée d’utiliser ses talents pour 
la musique et de donner des leçons de piano. 

M. ALLEMAND. — Oui, près de la maison 
de madame votre tante. 

Mme BOURRAT. — Maintenant qu’il a fixé 
son choix, il renonce, cela va sans dire, à des 
leçons inutiles, 

M me BOURRAT DE VERMAND. — Ah ! 
que c’est romanesque ! Oue me dites-vous là, ma 
chère? 



108 


THEATRE 


CAROLINE. — Quand se fera le mariage? 

M me BOURRAT DE VERMAND. — Qui 
est-il? 

M lle BOURRAT. — Maman a dit, très pro- 

chain Gmëiit 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Où 
habitent ses parents? 

CAROLINE . — Je serai demoiselle d’hon¬ 
neur? 

M mc BOURRAT. — M. Allemand n’a plus ses 
parents. II y a un mystère sur sa naissance. C’est 
un secret. 

CAROLINE. — J ’adore les mariages à la cam¬ 
pagne. 

M me BOURRAT. — Mais vous êtes de la fa- 

* 

mille, je puis vous le dire, M. Allemand est 
enfant naturel. 

M me BOURRAT DE VERMAND. — Ce 
n’est pas possible? 

M me BOURRAT . — Il y a eu de sérieuses rai¬ 
sons... 

CAROLINE. — S’il fait beau, nous irons à 
pied à l’église. 

Mme BOURRAT. —Des raisons d’État qui 
ont empêché son père de le reconnaître. M. Alle¬ 
mand est né à Lyon en 1860, moins d’une année 
après l’ouverture de l’Exposition rétrospective 
des soieries inaugurée par l’Empereur, assisté 
de son cousin le prince Napoléon. 

M me BO U RR A T DE VERMAND. — J’avoue 
que je ne vois pas le rapport. 

M lle BOURRAT. — Oui, de belles fleurs. 

Mme BOURRAT. — Je ne sais si je puis vous 


MADEMOISELLE BOURRAT 


109 


en dire plus long. C’est si grave. Il faut que cela 
reste absolument entre nous. 

M. ALLEMAND. — Je poursuivrai mes étu¬ 
des historiques... 

M me BOURRAT DE VERMAND. — Je vous 
le promets, Clémence. 

M\ ALLEMAND. — Avec plus de loisirs. 

M me BOURRAT , se penche à Voreille de sa 
belle-sœur el lui murmure quelques mois. 

M me BOURRAT DE VERMAND , les yeux 
écarquillés . — Oh ! oh î oh ! 

M lle BO U RR A 7\ — Oh oui, Caroline ! 

M me BOURRAT DE VERMAND, — J’ai 
toujours pensé qu’il le rappelait un peu, quelque 
chose dans la démarche, n’est-ce pas? 

M me BOURRAT. — En effet. Mais vous 
m’avez juré le secret. 

CAROLINE . — De la belle musique. 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Vous 
pouvez compter sur moi. 

CAROLINE. — Les enfants de Marie... 

M me BOURRAT DE VERMAND. — Ah ! 
que c’est intéressant ! Clémence, il n’y a qu’à 
vous que des choses pareilles arrivent. (Elle va à 
la porte du salon ei regarde M. Allemand.) C’est 
frajipant ! 

Entre M. Bourrai par le corridor. 

Mme BOURRAT. — Ah ! te voilà, je t’ai 
cherché partout. 

M me BOURRAT DE VERMAND , courant 
à lui. — Mon cher Ferdinand, permettez-moi de 
vous embrasser. 


110 


THEATRE 


CAROLINE . — II faut absolument, qu’il fasse 
beau temps. 

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Je suis 
si heureuse. (EUe Vembrasse.) Et que c’est inté¬ 
ressant ! Clémence m’a tout dit, tout, 

M. BOURRAT. — Merci, Marie, merci, mais 
je ne vois pas... 

M me BOURRAT , le Tirant à gauche. — Un 
instant ! 

CAROLINE. — Tu seras ravissante en blanc. 

M me BOURRAT. — Tu vas parler d’afïaires 
à M. Allemand. 

■ M. ALLEMAND . — Ce sera un grand jour. 

M me Bourrai de Vermand s’est rapprochée un 
peu de M . Allemand qu’elle ne cesse de re¬ 
garder. 

* 5 

M me BOURRAT. — Inutile de mentionner les 
trois mille francs de rente. 

M. BOURRAT. —- Tu crois? Pourtant... C’est 
difficile. On le sait. 

Mue BOURRAT. — Qui... oui... 

M me BOURRAT. — M. Allemand est de 
goûts très modestes. Il a toujours vécu simple¬ 
ment. Il est mauvais à son âge de changer d’ha¬ 
bitudes. 

M lle BOURRAT . — Ce sera ton tour, main¬ 
tenant? * 

M mc BOURRAT. — La ferme de Vertbois 
suffit amplement. 

M. BOURRAT. — Ce sera comme tu voudras, 
ma bonne. 

M me BOURRAT DE VERMAND, revenant 




MADEMOISELLE BOURRAT 


à eux . — Je l’ai bien regardé. C’est frappant. 
M me BOURRAT. — N’est-ce pas, Marie? 
M me BQ U RR A T DE VERMAND. — Il faut 

absolument que c lui parle. (Elle va à M. Alle¬ 
mand dans le salon.) 

M. BOURRAT , à sa femme. — Et fi fille est 
contente? 

BOURRAT DE VERMAND. — Vous 
êtes né à Lyon? 

La femme de chambre el la cuisinière sonl à la 
porte du corridor qu'elles entrebâillent et re¬ 
gardent dans le salon. 

LOU ISA. — Comme Mademoiselle a bonne 
mine ! 

M me BOURRAT. — Je ne le lui ai pas de¬ 
mandé. Si elle n’est pas une ingrate, elle me 
remerciera de tout ce que j’ai fait pour elle. 

LA CUISINIÈRE . — Ce sera un beau couple. 
M me BOURRAT. — Elle est la première des 
jeunes filles de sa génération qui se marie. 

On entend des voix successives dans le corridor el 
dans le salon où sont rentrés M.elM me Bour¬ 
rai : 


Quelle surprise à Valleyres ! 

Les. demoiselles d’honneur I 
Un grand dîner ! 

En rose, oui, ma chérie... je serai très flattée ! 
Quel âge a-t-il? 

Je l’ai connue toute petite*! 

Elle a b ien mérité son bonheur 
C’est un homme excellent ! 





I ‘I? 









































































—ü_ 


. -1 -- 










LA FILLE PERDUE 


a 


m, 

- 

K 5 


) . 






CE 


Vî 

a » 

? 

i 

■•i 

al ■ - : 

Sfc • 

* 

t 

l-N 


U 

fc-'.-V - 

J.- ■ 

x r * -*V 


l 























































































PRÉFACE 


J’ai écrit cette pièce en février 1922 sur les 
bords de la Méditerranée, à Gagnes. J’y pen¬ 
sais depuis longtemps. Le sujet me paraissait 
propre à être traité d’une façon dramatique. 
Je le voyais dans mon esprit comme une 
suite de scènes s’enchaînant et menant le 
spectateur par une pente nécessaire de l’expo¬ 
sition au nœud de la pièce, puis à son dénoue¬ 
ment. Il n’était pas besoin ici de s’attarder à 
la peinture minutieuse d’un milieu ou d’une 
société ; les caractères eux-mêmes étaient 
aussi généraux que possible. Il suffisait de 
prendre des êtres droits, sains, courageux, 
éloignés de toute exagération, sincères envers 
eux-mêmes et envers les autres, et de les 
placer soudain dans une action tragique. 
En somme, les seuls moyens de la tragédie 
classique devaient être employés. Cela était 
bien séduisant. J’y rêvai à loisir pendant 
plusieurs mois. 

Je savais que le sujet de la Fille perdue 
écarterait de moi les directeurs et que j’avais 
peu de chances d’être joué. J’avais fait vingt 




ans auparavant cette Mademoiselle Bourrât 
dont j’ai raconté l’histoire. On me disait alors: 
« Quatre actes sur cette triste aventure! Vous 
cherchez la difficulté ! » Et personne n’en 
avait voulu. Que dirait-on de la Fille perdue 
quand on en saurait le thème? Faudrait-il 
attendre vingt ans encore? je n’en ai plus 
guère le temps. Peu importe. Un sujet s’im¬ 
posait à moi. Je ne me libérerais qu’en le 
traitant. 

J’avais pensé longtemps à la Fille perdue. 
Je l’écrivis avec rapidité bien que le métier 
fût nouveau pour moi. Je venais de publier 
une série de romans, Ariane , Quand la terre 
trembla , Y Amour en Russie. Il fallait changer 
de méthode. Tout en travaillant je ne cessais 
de réfléchir sur les points communs et su*r 
les différences qu’il y a entre l’art du roman 
et celui du théâtre. 

Le romancier et l’auteur dramatique s’oc¬ 
cupent et se préoccupent du public qu’ils au¬ 
ront. Y a-t-il des gens naïfs pour croire 
qu’un écrivain ne songe pas à ses lecteurs? 
Qu’est-ce.que cette tour d’ivoire où s’enferme 
le poète? Qui a jamais vu une tour d’ivoire? 
Cette image saugrenue ne l’est pas plus que 
l’idée qu’elle veut représenter. A la minute 
où l’écrivain prend la plume et donne une 
forme concrète à ses idées, il cherche à plaire, 
à émouvoir, à convaincre. S’il méprise le pu- 














PRÉFACE 


117 


blic de son temps, c’est, par-dessus lui, à la 
postérité qu’il s’adresse, à la postérité qui 
le vengera du dédain de ses contemporains. 
Il a tort, du reste, de mépriser les gens avec 
lesquels il vit» Les connaît-il seulement? Il 
leur a vu donner des preuves de mauvais 
goût. Mais il en a toujours été ainsi et au 
siècle de Louis XIV, le public — une élite 
pourtant — n’était pas plus raiïîné que ce¬ 
lui d’aujourd’hui. Les déboires de Racine en 
disent long là-dessus. Heureusement il y a, 
à chaque époque, des honnêtes gens dégoûtés 
par la médiocrité de ce qu’on leur ofïre et 
prêts à aimer une œuvre nouvelle et forte. En 
vérité, l’écrivain se fait de ses lecteurs une 
idée plus ou moins haute suivant qu’il a lui- 
même une âme élevée ou basse. 

Seulement le romancier et le dramaturge 
ne s’adressent pas au même public. Le ro¬ 
mancier gagne ses lecteurs un à un. Le 
lecteur est seul au coin du feu près d’une 
lampe amie et il reste maître de disposer 
cle son temps à sa guise. Peut-être met¬ 
tra-t-il une douzaine de demi-heures en 
autant de jours à achever le livre de son 
choix, peut-être une nuit seulement. II le 
ferme pour s’abandonner aux émotions éveil¬ 
lées en lui ; il le rouvre quand il en a envie. 
Le romancier à une page de distance emporte 
son lecteur à cent lieues ; il flâne s’il le juge 





118 


PRÉFACE 


utile ; il sc hâte au besoin ; un « blanc » dans 
le texte peut être plus chargé de sens qu’une 
page entière ; une brusque coupure en dit 
plus qu’un chapitre (le fameux « Il voyagea » 
de VEducation sentimentale). Il emploie les 
moyens qui lui plaisent pourvu qu’il pro¬ 
duise l’effet voulu. Le temps ne fait rien à 
l’affaire. Lent pages pour la Princesse de Clè- 
ves. Dix volumes pour les Misérables. 

Mais l’auteur dramatique ! Le temps lui 
est strictement mesuré et il est toujours le 
même î On lui accorde deux heures et demie. 
Il lui faut en ces brefs moments prendre un 
spectateur distrait, lui présenter ses person¬ 
nages, exposer son sujet, le développer et 
conclure. II doit capter l’attention du public 
et ne pas la lâcher. S’il la perd un instant, il a 
mille peines à la retrouver. Du reste, il n’en 
a pas le loisir. Le temps est sur lui et le 
talonne. Chaque réplique marque une étape 
vers un dénouement pressenti et inévitable. 
11 doit être compris tout de suite ; on ne lui 
passe aucune fantaisie ; on ne lui fait aucun 
crédit. Où sont les longues flâneries du roman? 

Mais cela n’est rien encore. A qui s’adresse- 
t-il? Est-ce à cet homme isolé, de loisir, 
d’esprit libre qui prend un roman à son 
heure ? 

Non, il ne s’adresse pas à un homme, mais 
à une collectivité ; il écrit pour ce monstre 




















PRÉFACE 


119 


redoutable, la foule. Alors tout change. Ces 
cinq cents ou mille personnes, auxquelles 
vous pourriez faire lire individuellement des 
œuvres hardies, ont, lorsqu’elles sont réu¬ 
nies, des susceptibilités, des pudeurs, des 
préjugés nouveaux. Chaque spectateur aliène 
une partie de sa personnalité et prend pour 
quelques heures des façons de sentir et de 
penser plus communes qui sont propres à la 
foule. Dans le roman on peut aborder les 
thèmes les plus audacieux. Au théâtre, il est 
des sujets défendus. Voit-on l’œuvre de Mar¬ 
cel Proust sur la scène? N’étais-je pas tombé 
avec la Fille perdue sur un sujet interdit? Le 
fait que personne ne l’avait traité jusqu’à ce 
jour semblait me dire: « Ici, Tonne passe pas.» 

On ne peut écrire une seule réplique 
d’une pièce sans chercher à imaginer com¬ 
ment elle sera accueillie par le monstre aux 
mille têtes de l’autre côté de la rampe. Il faut 
trouver à chaque instant le point commun 
de sensibilité entre M. le duc de X..., 
de l’Académie française, et votre manucure. 
On peut braver ce monstre, il est vrai, mais 
ce n ? est qu’une façon, plus subtile peut-être, 
d’atteindre le seul but que se propose l’au¬ 
teur dramatique qui est de gagner le public 
et de le forcer à suivre la voie qu’il lui trace. 
Oui, peut-être ici la foule qui est femme par 
sa nervosité, ses faiblesses et ses cnthousias- 







120 


PRÉFACE 


mes, la foule désire-t-elle sentir peser sur 
elle une force. Peut-être cherche-t-elle un 
maître à qui se donner. Mais T entreprise 
est périlleuse. Pour un mot qui la choque, la 
foule qui était prête à s’agenouiller se révolte 
et vous déchire. 

Aussi le métier de l’auteur dramatique sur¬ 
passe-t-il mille fois en difficultés celui du 
romancier. Un chef-d’œuvre sur la scène, 
voilà une réussite rare. Combien en compte- 
t-on dans la littérature française? Deux 
douzaines peut-être. Et le xix e siècle qui 
peut présenter cent romans admirables nous 
laissera quelques pièces de théâtre à peine et 
un seul chef-d’œuvre la Parisienne d’Henri 
Becque, mort dans la pauvreté. 

Avec ces idées dans la tête, comment ai-je 
pu me mettre à écrire la Fille perdue ? Je 
savais à l’avance que cette pièce « ne ferait 
pas d’argent», mots redoutables auxquels fré¬ 
missent les auteurs dramatiques. Alors quoi? 
(d’amour sans plus du vert laurier»? Comment 
espérer le cueillir en un terrain si escarpé et si 
rude? Je me mis pourtant à la besogne, parce 
qu’il faut envisager le développement de sa 
vie comme une série d’expériences instruc¬ 
tives dont chacune, si insignifiante qu’elle 
puisse être en soi, a son utilité et vient prendre 
sa place dans l’ensemble d’une œuvre dont 
le sens et la portée nous échappent. 
























PRÉFACE 


121 


Me voici donc devant mon papier pour 
traiter ce sujet terrible. Je suis dans la lu¬ 
mière aveuglante de la scène et, à chaque 
réplique, je vois par-dessus la rampe dans 
l’ombre cinq cents visages tendus vers moi. 
Il y a là cinq cents spectateurs qu’il faut 
gagner du premier jusqu’au dernier et qu’il 
faut monter à un tel degré d’émotion qu’ils 
acceptent sans protester et même avec sou¬ 
lagement le dénouement que je veux leur 
imposer, dénouement que pas un seul, à 
l’avance, n’est prêt à admettre. Eh ! voilà 
une difficulté à vaincre ! 

Comment se tirer de là? A force de vérité 
et d’humanité. Que les personnages à chaque 
fois disent justement ce qu’ils ont à dire ; 
qu’il n’y ait aucun flottement dans leur 
pensée et il n’y en aura pas dans le public ; 
qu’ils apparaissent simples, émus, sincères, 
qu’ils souffrent vraiment, et les spectateurs 
souffriront avec eux. Ce n’est qu’ainsi que je 
puis gagner la partie. Si je mets sur la scène 
des personnages de convention, comment le 
public supporterait-il de les voir prendre 
une décision si contraire aux règles rigides, 
non seulement du théâtre, mais de notre 
société ? 

Un critique, M. Rivoire, cherchant les rai¬ 
sons pour lesquelles ma pièce n’a pas été 
arrêtée par l’indignation du public (toujours 




l’idée préconçue chez les critiques que, comme 
ce sujet n’a pas été traité jusqu’à présent, 
il ne peut et ne doit pas être abordé), imagine 
que les spectateurs sont restés indifférents, 
parce que Robert et Perdita n’existent pas : 
le public a laissé passer sans une protes¬ 
tation la Fille perdue parce qu’il s’est trouvé 
en face d’êtres de raison. Quand on sait 
le très faible degré de vérité et de vie que 
l’on trouve dans le théâtre contemporain, 
on est confondu par l’assertion de M. Ri- 
voire et je regrette de ne pas connaître les 
œuvres de cet auteur, pour juger de ce que 
peuvent renfermer de vie les héros d'il 
était une bergère (1). Je pense au contraire 
que, si imparfaits qu’on les trouve, mes per¬ 
sonnages représentent des êtres vrais et sin¬ 
cères et si le public s’est laissé toucher c’est 
parce que l’accent de leur voix a quelque 
chose d’humain. 

Quoi qu’il en soit, c’est dans la vérité que 
j’ai cherché le salut. J’ai fait un grand effort 
pour me débarrasser du lourd bagage de sen¬ 
timents reçus et d’idées admises que l’on 
rencontre à chaque pas sur son chemin lors¬ 
qu’on fait une œuvre dramatique. Je m’in¬ 
terrogeais à tout moment au sujet de mes 
héros. « Et maintenant crue sentent-ils, crue 


1. Pièce en vers de M. Rivoire, jouée àla Comédie française 






















PRÉFACE 


123 


pensent-ils? « me disais-je, et non pas: « Que 
doivent-ils sentir et penser ? » Entre ces 
deux questions, un abîme. D'un côté l’on 
voit les personnages peu nombreux qui sont 
animés d’une vie véritable et en qui nous 
reconnaissons nos frères ; de l’autre l’innom¬ 
brable foule des êtres de convention, pâles, 
sans os, sans âme, qui se pressent le long 
des portants de la scène. 

Me voici donc, après une sévère lutte avec 
moi-même, au bout de mon travail. Cette 
Fille perdue , lorsque je la relus, m’apparut 
dépouillée de tout ce qui n’était pas néces¬ 
saire au sujet. J’avais réduit le nombre des 
personnages au minimum. Je n’avais que 
deux vieilles dames et un couple. Avec cela 
il fallait tenir l’attention du public éveillée 
de neuf heures à minuit. À combien de 
reproches ne m’étais-je pas exposé? Mon pre¬ 
mier acte se passait dans un milieu élégant à 
Saint-Moritz et je ne montrais pas de robes ! 
La couture de Paris n’aurait pas sa soirée. Le 
deuxième et le troisième acte avaient le 
même décor. On me fit. tout de suite l’objec¬ 
tion que l’on imaginerait une action conti¬ 
nue de l'un à l’autre. 

Une question intéressante s’était posée à 
moi que j’avais résolue de la açon la plus 
nette. La surprise est-elle nécessaire au thé⬠
tre? Il n’y avait pas de surprise dans ma pièce. 





Toute une école d’auteurs en fait le res¬ 
sort suprême de l’art dramatique. Et je 
m’étais privé du plus sûr moyen de gagner 
ma difficile partie ! Mais je pense que ces 
auteurs sont mai renseignés sur T histoire du 
théâtre et qu’ils sont si pressés de se faire 
jouer qu’ils n’ont jamais eu une minute pour 
réfléchir d’une façon désintéressée sur l’art 
qu’ils pratiquent. 

L’histoire du théâtre montre que la sur¬ 
prise n’a jamais joué qu’un rôle très secon¬ 
daire comme moyen dramatique. De tout 
temps, les grandes pièces étaient connues 
à l’avance dans leur sujet par l’ensemble 
du public qui les écoutait. Elles traitaient 
des thèmes historiques ou légendaires fami¬ 
liers à tous. Lorsqu’on joua les Perses , il n’y 
avait pas un Athénien qui ne sût que, lorsque 
Xerxès rentrait à Suse après la bataille de 
Marathon, ce n’était pas pour y rapporter 
la nouvelle d’une victoire. Personne n’ignorait 
la légende d'Œdipe et comment se termine¬ 
rait cette tragédie. Est-ce que les Perses en 
présentaient moins d’intérêt? Est-ce que le 
public d’Athènes ne frémissait pas à révo¬ 
cation de ces journées toutes récentes où 
s’était joué le sort de la Grèce? Et pour 
Œdipe, la révélation inévitable de la vérité 
qui allait accabler ce malheureux était- 
elle moins émouvante pour les spectateurs 






























PRÉFACE 


125 


parce qu’ils la connaissaient à l’avance ? 

Quel rôle joue ici la surprise chère à nos 
dramaturges ingénus ? 

Dans la comédie antique, un prologue 
annonçait clairement au public le sujet qu’il 
allait voir et la façon dont l’intrigue se 
nouait et se dénouait. « Telle fille, disait-on, a 
été volée à tel père de Sicyone. Elle appar¬ 
tient maintenant à un entremetteur qui veut 
la vendre à un vieillard. Mais elle est aimée 
par un jeune homme, etc., etc. » 

Le public connaît la pièce avant de l’avoir 
vue. Aucune surprise pour lui. Y prend-il 
moins de plaisir? Faut-il croire qu’Eschyle, 
Sophocle, Euripide, Ménandre, Plaute, Té- 
rence étaient des hommes de théâtre moins 
avertis que X.,.,Y...,et Z...,qui gagnent,cha- 
cun,- cinq cent mille francs par an sur les 
scènes de Paris. 

Ces messieurs allégueront le progrès des 
lumières. Nous sommes au xx e siècle ; la 
période de l’obscurantisme est terminée,etc... 

J’ai une autre hypothèse que je risque. 
Ces gens d’autrefois, et les Racine aussi, et 
les Corneille, peut-être est-ce parce qu’ils 
étaient de grands hommes de théâtre qu’ils 
n’avaient pas besoin de surprise. Peut-être 
avaient-ils d’autres moyens d’intéresser et 
d’émouvoir les spectateurs, moyens qui ne 
sont pas à la portée d’X..., Y...,et Z.... Peut- 


126 


PRÉFACE 


être la surprise, après tout, n’est-elle qu’un 
pis aller?... Alors comment croire au progrès? 
Le monde s’écroule. 

Ah ! cette question de la surprise comme 
elle est intéressante ! Je rencontre après le 
deuxième acte de la Fille perdue M. Henry 
Bernstein. M. Henry Bernstein est un homme 
intelligent et qui connaît dans la perfection 
un métier qu’il pratique depuis vingt ans 
avec un succès continu et retentissant. 

Il hoche la tête et me dit : 

— Si cette révélation des liens de parenté 
venait seulement alors comme une surprise, 
peut-être l’effet serait-il plus grand? 

— Mais, Bernstein, répondis-je, il n’y a 
pas de surprise au théâtre. Le public ne 
s’intéresse qu’à ce qu’il devine et pres¬ 
sent. Lorsqu’on a donné la répétition géné¬ 
rale du Voleur , pensez-vous qu’il y ait eu 
beaucoup de spectateurs ignorant à la fin 
du premier acte qui était le voleur? Et si 
votre second acte a porté, c’est que tout le 
monde avait deviné que la femme avait volé, 
tout le monde voulait savoir comment le 
mari l’apprendrait, comment la femme se 
défendrait. Et même si personne ne l’avait 
deviné ce soir-là — ce que vous ne soutien¬ 
drez pas — le lendemain tout le monde le 
savait par les journaux. II n’y a pas de sur¬ 
prise, Bernstein, et cela est si vrai que vous, 

























PRÉFACE 


127 


directeur de théâtre, vous obligez les mal¬ 
heureux auteurs à écrire pour le programme 
un argument de la pièce où, acte par acte, ils 
racontent les événements qui vont se dérou¬ 
ler et que les spectateurs veulent connaître 
avant que le rideau se lève. 

— Ce sont des impondérables, répondit 
Henry Bernstein, en hochant la tête. 

Je fus stupéfait, — et je le suis encore —- 
de cette conversation. Des choses qui me 
paraissaient évidentes à moi débutant n’a¬ 
vaient été ni examinées ni résolues par les 
maîtres tout puissants du théâtre d’aujour¬ 
d’hui. ls croyaient à la surprise. 

Et pourtant notre théâtre a débuté par les 
Mystères. La surprise eût été qu’on ne cruci¬ 
fiât pas Notre-Seigneur Jésus-Christ. Fau¬ 
drait-il renoncer à jouer Jules César parce que 
chacun sait qu’il meurt assassiné? Cléopâtre, 
parce qu’un aspic bien connu joue un rôle 
dans cette histoire? Enlèverons-nous Jeanne 
d’Àrc du bûcher pour surprendre le public? 

En vérité, il semble que la chose ne puisse 
se discuter. 

En tous cas, comme on le verra, j’ai 
renoncé à tout effet de surprise dans la Fille 
perdue . Il suffit de lire le titre de la pièce et la 
liste des personnages pour comprendre que 
la seule jeune fdle de la pièce est la fille perdue. 
Dans la première scène d’exposition entre 



Ï28 


PRÉFACE 


les deux vieilles dames les augures dans la 
salle se regardaient stupéfaits : « Le malheu¬ 
reux, il livre tous ses secrets à l’avance, et 
d’un seul coup ! ». 

Mais je le demande à toute personne sans 
parti pris qui a vu représenter la pièce au 
théâtre des Arts, l’intérêt était-il moins 
grand lorsque, le rideau levé au second acte, 
la scène commençait entre Robert et Perdita. 
Bien au contraire, l’attention était surexcitée 
précisément parce que le public savait que la 
terrible vérité allait soudain éclater entre 


ces deux êtres qui s’adorent. Si le public 
avait pu douter des liens de parenté qui les 
unissaient, il aurait suivi la scène d’une 
façon plus détachée. Je suis persuadé que 
le public a horreur de la surprise, qu’en 
fait il ne pourrait la supporter. Il veut devi¬ 
ner où il va. A l’auteur de ne pas le tromper 
et de le iairc deviner juste. Le public s’amuse 
prodigieusement à ce jeu d’augure. Dans Ma¬ 
demoiselle Bourrât , à l’instant où l’un peu ri¬ 
dicule M. Allemand que mille obstacles sépa¬ 
rent de mon héroïne paraît en scène, le 
public plus ou moins consciemment raisonne 
ainsi : « Voilà le seul jeune homme de la 
pièce : il épousera M lle Bourrât. Comment? 
je n’en sais rien. C’est à l’auteur de m’ame¬ 
ner à ce dénouement certain en m’amusant 


ou en m’émouvant. » 






























PRÉFACE 


129 


Tout de même, je me rendais compte des 
défauts de ma pièce, — un premier acte sans 
mouvement, un dernier acte où mes héros 
ne peuvent s’exprimer directement, non pas 
parce qu’il y a des spectateurs, mais à cause 
du combat intérieur qui se livre en eux lors¬ 
qu’ils découvrent successivement et avec 
tant de difficulté qu’ils se sont trompés sur 
leurs sentiments réciproques et qu’ils sont 
restés ce qu’ils étaient, ce qu’ils seront tou¬ 
jours l’un pour l’autre : des amants. Certains 
ont loué ce qu’ils appelaient mon habileté 
à faire accepter la solution du problème posé. 
Je ne sais si j’ai été adroit ; j’ai tâché d’être 
vrai. C’était dans l’espèce la suprême habileté. 
Il y a dans mes personnages un tel sérieux 
et une telle bonne foi que le public le plus 
prévenu ne pouvait à aucun moment prendre 
parti contre eux. 

D’autre part, ce qui me plaisait dans ma 
pièce était une certaine simplicité, une ligne, 
me semblait-il, assez pure, un beau sujet qui 
se nourrit de lui-même, qui se suffit, qui ne 
doit rien au hasard, une sobriété de ton, une 
mesure dont je ne crois pas m’être écarté. 
Aussi de toutes les sottises qu’on écrivit 
sur la Fille perdue^ la seule qui excita en moi 
une vive irritation fut d’être accusé de ro¬ 
mantisme ! 

Et cela sous la plume d’un critique intel- 









130 


PREFACE 

Iigent ! Je crois que c’est le seul auquel je 
me donnai la peine de répondre. Du reste les 
critiques sont plus à plaindre qu’à blâmer. 
Ils voient cinq ou six pièces nouvelles par 
semaine ; ils sont obligés de rendre compte 
du plus bas vaudeville, de la plus plate 
comédie. A vivre dans une atmosphère em¬ 
poisonnée, dans un monde où tout est arti¬ 
fice et convention ils finissent, hélas ! par 
prendre pour ces viles productions un goût 
malsain. ( 7est miracle que quelques-uns 
d’entre eux gardent un jugement clair. Ils 
sont généralement d’une extrême indulgence 
pour tout ce qui est médiocre ; ils sont sujets 
à des enthousiasmes contagieux et bruyants. 
S’ils se relisaient à dix ans de distance, ils 
apprendraient à se méfier d’eux-mêmes. Mais 
ils n’en ont pas le temps. 

Quoi qu’il en soit, la Fille perdue fut repré¬ 
sentée au Théâtre des Arts, le 7 novembre 
1923, M. Rodolphe Darzens ayant été le 
seul directeur de Paris qui n’eût pas frémi 
d’horreur en entendant le sujet de ma pièce, 
La presse éleva un grand cri de protestation. 
La critique presque entière — je garde le 
souvenir de quelques beaux articles libres 
et indépendants — se jeta à la défense de la 
morale que j’outrageais, paraît-il. C’est là 
le devoir et la fonction de la critique ; je 
l’avais oublié. II était bien nécessaire de me 









































PRÉFACE 


131 


le rappeler, car comment m’en serais-je sou¬ 
venu à voir la façon dont elle traite les pièces 
les plus licencieuses? Elle se rattrapa sur 
moi qui le méritais bien. Je ne montrais pas, 
en effet, de femme nue ou en chemise sur la 
scène ; je ne mettais pas deux ou trois per¬ 
sonnages dans le même lit. Mais elle ne put 
supporter de me voir traiter avec une par¬ 
faite convenance de langage un sujet hardi, 
il est vrai, mais qui reste un cas exceptionnel, 
sur lequel je n’ai pas à prendre parti, que je 
regarde du dehors sans blâmer ni approuver 
la solution que prennent mes héros. 

M. de Pawlowski compara les mœurs de 
mes personnages à ceux d’une nichée de 
chats. Mais M. de Pawlowski qui a de l’esprit 
n’est pas un pur esprit, il a besoin de manger 
et de dormir, comme ses chats et j’espère 
pour lui qu’il est encore assez jeune pour 
accomplir d’autres actes, more fer arum, comme 
dit Lucrèce. 

D’autres n’osèrent pas rendre compte de 
ma pièce et parmi ceux-là, quelle ne fut pas 
ma stupeur de voir un des écrivains les plus 
audacieux parmi les immoralistes de ce 
temps, M me Colette. Quand le diable se fait 
vieux, on assure qu’il devient ermite. Mais 
M me Colette est jeune encore pour prendre 
sa retraite. Quelle confusion s’est faite dans 
l’esprit de cette femme de tant de talent? 






132 


PRÉFACE 



A-t-elle cru qu’à raconter seulement le sujet 
de la Fille perdue , elle paraîtrait approuver 
la conduite de mes héros? Mais, lorsque nous 
lisons les Vrilles de la vigne et déclarons ce 
livre admirable, nous n’entendons pas louer 
les mœurs sapphiques que Fauteur de ce récit 
nous dépeint voluptueusement. Et de même, 
je puis prendre le plus vif plaisir à la des¬ 
cription des sentiments et des passions qui 
agitent les hommes-femmes de F inoubliable 
Marcel Proust sans me solidariser avec ces 
singuliers héros-héroïnes. 

Venons-en à des choses plus sérieuses. 
M. A. Antoine, lorsqu’il voit qu’à la fin de ma 
pièce Robert et Perdita décident non de se 
tuer, mais de vivre ensemble, demande avec 
l’autorité qui lui appartient: « L’auteur a-t-il 
voulu plaider pour la nature et la passion 
contre les conventions sociales et la morale 
courante, approuver ses deux héros de céder 
à des forces immuables? C’est bien possible, 
mais encore une fois où cela nous mène-t-il? 
Le cas reste surtout littéraire, il ne dégage 
aucune humanité. » 

Je n’ai pas voulu plaider et je n’ai pas 
plaidé. Il n’y a — faut-il vraiment le dire? — 
aucune thèse dans ma pièce. J’imagine que 
mes personnages, dans la situation où le 
hasard les a placés, innocents l’un et F autre, 
ne se tueront pas, qu’ils ne défieront pas 

























































PRÉFACE 


133 


non plus la société, mais que, sains de corps 
et d’esprit, ils resteront des amants et que 
la « voix du sang » ne sera pour eux qu’une 
métaphore. D’autres plus faibles, ou plus 
pénétrés de littérature, dans un même con¬ 
flit n’en pourront supporter la tension, ils 
entreront au service de Dieu ou mettront 
fin à leurs jours. Toutes ces solutions sont 
possibles et acceptables. Nous regardons des 
êtres torturés par la passion et l’on n’attend 
pas de nous que nous soutenions dans un 
drame d’amour une thèse de morale kan¬ 
tienne. Du reste le cas de mes héros est si 
exceptionnel qu’on ne peut pas m’accuser 
de corrompre les mœurs dont la vie est in¬ 
dépendante des œuvres que nous écrivons. 
Les mœurs nous dépassent ; elles nous de¬ 
vancent et il faut, à chaque fois, un immense 
effort pour faire sortir la littérature des cli¬ 
chés où elle s’attarde. 

Mais, dit Antoine, où cela mène-t-il? 
Quelle humanité voulez-vous qu’il y ait 
dans une situation si anormale? — En vérité, 
cela ne mène nulle part. Mais où mène 
Phèdre? Où mène Hamlet? et le Roi Lear? 
Pensez-vous, Antoine, que le cas du Cid ne 
soit pas exceptionnel au même degré? Une 
fille .qui va épouser le meurtrier de son père. 
En voyez-vous beaucoup d’exemples autour 
de vous? La chose reste rare et monstrueuse 


134 


PRÉFACE 


Cependant Corneille rend Chimène sympa¬ 
thique et la salle tout entière la pousse dans 
les bras de son amant. Reprocherez-vous 
à Corneille de recommander aux filles de 
prendre comme mari celui qui a tué leur 
père? Et pourtant cette tragique histoire, 
si singulière qu’elle soit, est pleine d’huma¬ 
nité et de beauté. Pourquoi? Parce qu’on y 
voit de grands mouvements de passion et 
parce que, du conflit qui oppose Chimène 
à Rodrigue, l’amour sort vainqueur, conclu¬ 
sion qui reste conforme à la morale la plus 
secrète, la plus profonde qui soit au cœur des 
hommes. 

M. Robert de Fiers à qui rien de ce qui est 
du théâtre n’est étranger n’admet pas non 
plus la conclusion de ma pièce et dit : « Le 
suicide du père est dans la logique du sujet... 
j’entends bien que l’auteur a été à la solution 
non la plus vraie, mais la plus dangereuse, à 
celle qu’il était impossible de nous imposer. » 

Mais qui serait assez fou pour choisir une 
solution dangereuse? La bravade esty en soi, 
de bien mauvais goût et nul plus que moi 
n’en est éloigné. La logique des caractères 
que j’avais conçus commandait le cours de 
ma pièce. J’ai pris la solution que l’on con¬ 
naît parce qu’elle m’a paru la plus vraie, 
et pour aucune autre raison. Elle est fort 
éloignée de celle que m’offraient les conven- 





PRÉFACE 


135 


lions théâtrales; elle rendait ma tâche mille 
fois plus difficile et périlleuse ; elle écartait 
de moi presque tous les directeurs ; elle 
devait exciter la colère des critiques qui 
n’aiment pas qu’on trouble leur univers. Les 
spectateurs eux-mêmes dont l’esprit est 
moins enchaîné — j’en ai eu plus de dix mille 
preuves — comment l’accepteraient-ils? La 
sagesse, la prudence, le soin de mes intérêts 
matériels, tout me recommandait de mener 
mes héros à une mort qui m’eût été fructueuse. 
Non, je n’ai pas choisi la solution la plus 
dangereuse ; elle s’est imposée à moi. 

Du reste voici ma pièce, et les lecteurs 
pourront en juger. Les questions de métier 
n’intéressent guère que les auteurs. Racine 
disait dans la préface de Bérénice . « Ce n’est 
pas que quelques personnes ne m’aient repro¬ 
ché cette même simplicité que j’avais recher¬ 
chée avec tant de soin. Ils ont cru qu’une 
tragédie qui était si peu chargée d’intrigues 
ne pouvait être selon les règles du théâtre... » 
Il disait aussi : « La principale règle est de 
plaire et de toucher... » Et encore ; Qu’ils 
[les spectateurs] se réservent le plaisir de 
pleurer et d’être attendris. » 

J’ai vu au théâtre des Arts de beaux yeux 
se remplir de larmes. 

Que demander de plus? 

























































LA FILLE PERDUE 

PIÈCE EN TROIS ACTES 


PERSONNAGES 

Robert Duprey , . . . . M. Paul Capellaxi. 

Perdita .M Ue Faiconetti. 

M 01 * Servières . M me Marie Laure. 

M m Duprey . M me J, Marie Laurent. 

Valet et femme be chambre 


Représentée le 7 novembre 1923 au Théâtre des Arts, 
sous la direction de M. Rodolphe Darzens 


Mise en scène de M. E. Cassin. 




mam 



























































ACTE PREMIER 


La scène représente une terrasse devant les appartements 
privés d'un des grands hôtels de Saint-Moritz. Une bar * 
rière de bois mobile de trois pieds de hauteur sépare, à 
gauche, la partie de la terrasse qui se trouve devant l'appar¬ 
tement de M me Duprey du reste de la terrasse. A gauche, 
au premier plan, Ventrée de Vappartement ; en face et à 
droite , la balustrade qui ferme la terrasse. Dans le fond, 
on aperçoit un panorama de montagnes, bois et pâturages, 
et au-dessus les neiges éternelles. H fait beau temps, grand 
soleil qui, à la fi.n de Vacte, se couchera derrière les mon¬ 
tagnes. 

(M me Duprey esl assise dans un fauteuil devant 
une petite table. C’est une vieille et belle dame 
à cheveux blancs qui a su vieillir avec sim¬ 
plicité. Elle porte de grosses lunettes d’écaille. 
Elle tricote. Il est trois heures. Un instant 
après le lever du rideau, une autre dame, 
M mc Servières, entre par la porte de l’ap¬ 
partement. Elle a passé la cinquantaine; elle 
est vêtue de noir, avec élégance.) 

M me DUPREY, levant les yeux. — Ah ! c’est 
toi, Marie... As-tu un peu dormi? T’es-tu repo¬ 
sée? 

M me SERVIÈRES, venant s’asseoir près de sa 







sœur. — Je n'ai pas dormi. Ii faut s'habituer à 
l’altitude. Mais l’air est si pur et si vif ici que 
de l’avoir respiré quelques heures seulement, je 
ne me ressens plus des fatigues du voyage. 

M me DUPREY. — Tu es restée très jeune. 
Marie. 

M me SERVIÈRES. — Jusqu’à présent, je 
n’ai pas à me plaindre. 

M me DUPREY. — Comment as-tu trouvé 
Robert? 

M me SERVIÈRES. — Splendide. Il ne porte 
pas son âge. Qui dirait à le voir qu’il a quarante 
et un ans? En voilà un que la montagne a sauvé. 

M me DUPREY . — Comme il y a pris goût ! 
C’est curieux, quand on pense qu’il y a été 
amené dans de si tristes circonstances, comme 
prisonnier malade évacué d’Allemagne. Main¬ 
tenant il m’y ramène tous les ans trois semaines 
en été. Moi, je t’avoue que je préférerais rester 
chez moi. Mais quoi, il s’amuse ici et, comme il a 
la gentillesse de me demander de l’accompagner, 
je le suis. Pourtant je n’aime pas cette vie d’hôtel. 
On ne sait qui on y rencontre. Je suis trop vieille 
pour me faire à toutes ces figures nouvelles. 

M me SERVIÈRES. — Tu as toujours été un 
peu effrayée par ce que tu ne connais pas. 

M me DUPREY. — Que veux-tu, Marie, je 
suis faite ainsi. Toi, tu as voyagé. Tu as suivi ton 
mari dans ses postes à l’étranger. Je n’ai guère 
quitté mon foyer ; je ne connais de la vie que 
celle qu’ont menée mes parents, celle que j’ai 
menée moi-même dans des horizons familiers. 
Alors je suis un peu dépaysée ici. 




LA FILLE PERDUE 


M me SERVIÈRES. — Est-ce pour cela que 
tu m’as écrit de venir auprès de toi? 

M me DUPREY. — Oh ! non, je ne t’aurais 
pas dérangée pour si peu. J’avais bien envie de 
te voir, mais il y a autre chose, Marie. 

M me SERVI ÈRES. — Je le pensais bien. Eh 
bien, maintenant que nous sommes seules, 
raconte-moi tes grands soucis. 

M me DUPREY. — Ne commence pas par te 
moquer de moi. Tu verras, c’est sérieux... Nous 
allons causer un peu. Nous avons le temps, 
Robert est sorti pour T après-midi. 

SERVIÈRES. — Tiens, c’est vrai. Où 

f 

est-il, mon neveu? 

M me DUPREY. — Il a été avec des amis, 
hum 1 des amis? enfin, je t’expliquerai, jusqu’à 
un village voisin, Sils Maria, voir la maison où 
a vécu Nietzsche. ( Levant les yeux sur sa sœur.) 
Tu l’as lu, toi, ce Nietzsche? 

M me SERVIÈRES. — J'en ai lu un livre ou 
deux. C’est difficile. 

M me DUPREY . — Je n’en ai pas lu une ligne, 
et à mon âge je ne m’y mettrai pas. C’est une 
toquade de Robert. Il n’en sortira rien de bon, 
de cet Allemand, selon moi... Enfin, passons, 
ce n’est pas de cela qu’il s’agit.,, Je vais te dire 
ce qui en est, Marie, Eh bien ! j’ai peur que 
Robert ne soit amoureux. 

M me SERVIÈRES , riant. — Mais, sapristi, 
ce n’est pas la première fois que cela lui arrive 
à mon neveu. Tu devrais en avoir pris l’habitude. 

M me DUPREY. — Attends un peu, Marie. 
Parbleu, je sais bien comment a vécu mon fils. 




THEATRE 
























LA FILLE PERDUE 


143 


M me DUPREY. — On ne sait d'où elle vient, 
d’Amérique, je crois, en dernier Heu, bien qu’elle 
soit née en France. Enfin, c’est ce qu’on appelle 
une cosmopolite. Tu sais, dans des endroits 
comme ici, on ne demande aux gens, ni qui 
ils sont, ni d’où ils viennent, ni même leur nom. 
Il suffit qu’ils soient agréables. Il n’en faut pas 
plus pour qu’on les adopte, et, pour mettre les 
choses sur un pied de simplicité, on leur donne 
un surnom. Pour cette jeune fille, c’est Per- 
dita. Me vois-tu la belle-mère d’une fille que 
vingt personnes appellent Perdita? 

M me SERVIÈRES. — C’ est shakespearien. 
Et avec qui est-elle ici? 

M m e DU PRE Y. — Avec un jeune ménage 
anglais, très bien, du reste. Mais elle sort seule, 
naturellement. Dans ces stations d’été, on a 
une liberté inimaginable. On se promène, à 
pied ou en voiture, avec un ami, on va danser e 
soir sans chaperon. On rentre par couples, bras 
dessus bras dessous.- 

M me SERVIÈRES. — Je sais, je sais. J’ai 
habité des pays où cela se pratique couramment. 

M me DUPREY. — Et tu trouves cela bien? 

M me SERVIÈRES , haussant un peu les 
épaules . — Cela ne me terrifie pas. 

M me DUPREY. — Enfin, cette Perdita a une 
audace de langage extraordinaire. Elle parle de 
toutes choses comme beaucoup de jeunes femmes 
n’en parleraient pas. 

M me SERVIÈRES. — Gela ne veut peut-être 
rien dire, ma chère Marguerite. Ce ne sont pas 
toujours les jeunes filles qui parlent librement 



144 


THEATRE 


dont la conduite laisse !e plus à désirer. Peut- 
être, au contraire, les saintes nitouches sont- 
elles plus dangereuses. 

M me DUPREY. — Marie, tu essaies de me 
tranquilliser. Mais attends un peu ; tu la verras 
et tu comprendras bien qu elle n’a rien de ce 
qu’il faut pour assurer un bonheur durable à 
Robert. Qu’il s’amuse avec elle, c’est bien, 
mais autre chose !... Et puis il y a la question 
de l’âge. Elle n’a pas vingt ans, cette fille. 

M me SERVIÈRES. — Tu m’accuseras de 
parti pris, mais cela non plus n’a rien pour me 
déplaire. Pourquoi Robert n’épouserait-il pas 
une jeune fille? Du reste, as-tu lieu de croire 
qu’il songe au mariage? 

M me DUPREY . — Je n’en sais rien ; il ne 
quitte pas cette Perdita. Mais j’aimerais mieux 
qu’elle ne se fût pas trouvée sur le chemin de 
mon fils. Je ne suis pas pour les mariages inter¬ 
nationaux. On a déjà assez de peine à s’entendre 
avec une femme de son pays, de sa race et de sa 
classe, sans aller chercher à compliquer les 
choses. Mais, enfin, peut-être ai-je tort? Il y a 
des moments, où, malgré mes préventions, elle 
trouve moyen de me plaire tout de même. Seu¬ 
lement j’ai peur de me tromper et la chose est 
si sérieuse que je t’ai fait venir pour avoir ton 
opinion. Tu vas la voir. Cause avec elle ; étu- 
die-la et tu me diras franchement ce que tu en 
penses. 

M me SERVIÈRES. — La rencontrerai-je 
aujourd’hui? 

M me DUPREY. — Mais naturellement. Tiens. 




LA FILLE PERDUE 


145 


je parie qu’elle est avec Robert — seule, cela va 
sans dire — à Sils Maria. Elle doit avoir lu 
Nietzsche elle aussi. Que n’a-t-elle pas lu? Peut- 
être reviendront-ils avant que nous allions pren¬ 
dre le thé chez les Leroy au Cari ton. Sinon, tu 
la verras ce soir danser avec Robert, ici même. 

M me SERVIÈRES. — En somme, je découvre 
que mon neveu mène une vie fort agréable à 
Saint-Moritz. 

M me DU PRE Y. — 11 ne veut voir que des 
jeunes gens et des jeunes filles. Il fuit comme la 
peste les conversations sérieuses avec les gens 
de son âge. Quel changement en lui, Marie, 
depuis la guerre ! Avant, il s’intéressait à sa 
carrière, il travaillait, il était fort bien noté. 
Depuis, il semble détaché de tout ce qui a été 
sa vie antérieure. Tiens, j’avais oublié de te le 
dire, il a reçu avant-hier une lettre du ministère. 
On lui offre un poste excellent, premier secré¬ 
taire de l’ambassade à Londres, s’il veut re¬ 
prendre du service. Nous avons eu une longue 
conversation à ce sujet. Mais je n'ai pu changer 
sa décision. Il refuse tout net et tu sais comment 
il est, on a peu de prise sur lui. Il m’a répondu 
en plaisantant qu'il n’avait plus la vanité de 
se croire indispensable, qu’un autre remplirait 
aussi bien que lui ce poste et en tirerait une 
grande satisfaction et qu’il était résolu à vivre 
librement, puisqu'il en a les moyens, la seconde 
partie de sa vie. 

M me SERVIÈRES. — C’est un programme 
qui se défend. 

M me DUPREY. — Il semble qu’aujourd’hui 




146 


THÉÂTRE 


à ses yeux rien ne vaille, sauf le moment présent. 
Il a une espèce de scepticisme qui me gêne ; il 
veut être indifférent à tout ce qui a du prix pour 
nous. 

M me SERVIÈRES. — Mais, Marguerite, pour¬ 
quoi te faire des soucis de rien ! Ne connais-tu 
pas Robert, comme je le connais moi-même? 
Ne sais-tu pas que, malgré les airs qu’il se donne, 
malgré son détachement joué, son cœur est 
resté tendre comme autrefois? Mais il ne veut 
pas se montrer tel qu’il est. Gela ne me déplaît 
pas... Tiens, veux-tu faire une expérience? 
Essaie de lui parler de sa fille perdue, et tu 
verras si ton Robert affecte l'indifférence. 

M me DUPREY. — Ah, non, non, c'est un 
sujet défendu. 

M me SERVIÈRES. — Tu vois bien que ton 
fils n’a pas changé et qu’il n’est pas détaché de 
tout puisqu’il est sensible comme au premier 
jour à un drame — c’en était un ! — qui s’est 
passé il y a si longtemps. Car il y a bien quinze 
ans que cette petite a disparu, et elle était 
presque un bébé encore. Avait-elle quatre ans 
seulement? 

M me DUPREY, interrompant . —-Oui, elle 
venait d’avoir quatre ans. 

M me SERVIÈRES , continuant. — Eh bien I 
depuis qu’il l'a perdue, elle vit toujours en lui. 

M me DUPREY. — Comment la mère a-t-elle 
eu le courage de l’enlever à son père? C’était une 
vilaine femme, une aventurière. Et cette petite, 
qu’est-elle devenue? Elle aurait dix-neuf ans. 
J’y pense aussi bien souvent, et je la regrette. 

















LA FILLE PERDUE 


147 


M me SERVIÈRES . — Elle était charmante, 
vraiment. Te rappelles-tu quand nous allions 
la voir, en nous cachant, aux Champs-Élysées 
où elle jouait avec sa bonne? Elle avait de 
grands yeux pervenche, si sérieux, si profonds 
déjà et de beaux cheveux blonds bouclés. Quelle 
fraîcheur ! Quand même tu ne voulais pas en 
convenir, tu l’aimais de tout ton cœur. 

M me DUPREY. — Oui, Marie, c’est vrai.Que 
veux-tu? l’enfant de Robert ! 

A/ me SERVIÈRES. — C’est là, aux Champs- 
Élysées, qu’il a fait la seule photographie qu’il 
ait d’elle, près de la voiture aux chèvres. C’est 
tout ce qui reste du Robert d’autrefois, la photo¬ 
graphie d’une petite fille qu’il a aimée et perdue. 

(On entend un bruit de voix sur la terrasse , à 
gauche.) 

Entrent par la terrasse Robert et Perdila. Il est 
grand, robuste , rasé , il porte un complet de 
couleur claire avec culotte, bas et grosses 
bottines. Elle est de taille moyenne, mince , 
souple , la démarche assurée. Ses cheveux 
sont châtains avec des reflets dorés. Elle porte 
une jupe courte et un.golf de couleur vive. 

M me SERVIÈRES , les regardant , tandis 
qu’ils arrivent du fond de la terrasse , à gauche. — 
Ah ! le beau couple ! Comme ils ont l’air heu¬ 
reux ! 

ROBERT. —- Vous êtes encore là ! Tant 
mieux. Tante Marie, je te présente ce qu’il y a 
de mieux à Saint-Moritz, mon amie Perrîita, 

M me SERVIÈRES , se levant et allant à 






Perdiia. — Mademoiselle, je suis ici depuis bien 
peu de temps, mais je vous connais déjà. 

PERDIT A, elle a une voix harmonieusement 
modulée avec, par moment , un accent grave ei 
prenant. — Je vous connais aussi, madame ; 
Robert (En entendant appeler son fils , Robert, 
M me Duprey a un sursaut.) m’a souvent parlé 
de vous. (A M me Duprey.) Bonjour, madame, 
est-ce que votre tricot avance? 

M me DUPREY, la saluant, mais sans se lever. 
— Mais oui, mademoiselle, comme vous voyez, 
j’y travaille sans cesse. . 

PERDITA, à Robert. — Vous dites que je 
peux faire tout ce que je veux. Eh bien, je serais 
incapable de tricoter. (. A M me Duprey.) Peut- 
être qu’un jour où il pleuvra et où il fera triste, 
vous voudrez bien m’apprendre? 

M me DUPREY. •— Ce n’est pas de votre âge, 
mademoiselle. Ouand vous serez une vieille 
dame comme moi, il sera temps d’y penser. 

M me SERVIÈRES. — Est-ce que vous avez 
fait une belle promenade? 

PERDITA. — Magnifique. Nous avons été à 
Sils Maria voir la maison de Nietzsche. C’est 
une espèce de pèlerinage. Il a vécu là, très 
pauvre, les derniers étés de sa vie. C’est nu, c’est 
misérable, et c’est très émouvant. 

M me SERVIÈRES. — Comme vous parlez 
bien français, mademoiselle ! Vous n’avez pas 
l’ombre d’accent. 

PERDITA. — Mais je suis née en France ; ma 
mère et mon père étaient Français. Ils sont 
morts tous deux. 







__ 


LA FILLE PERDUE 


SERVI ÈRES. — Eh bien, je suis 
enchantée, mademoiselle, que vous soyez notre 
compatriote. 

Af me DU PRE Y. — Et vous voyagez toujours 
ainsi, un jour à Saint-Moritz, le lendemain 
ailleurs? 

PERDIT A, — Mais oui. Comment peut-on se 
fixer quelque part quand le monde est si grand? 
J'en ai déjà fait le tour et je ne le connais pas. 
Aussi pour l’instant, je me laisse vivre un peu 


! -r» 

il ‘ Tl. 


| l 





au hasard. C’est assez agréable. Je ne sais pas 
ce que sera demain, et je n’ai pas de projets. 

. M me SERVIÈRES. — Aux voyages près, 
c’est exactement l’état d’esprit de la jeune fille 
française avant qu’elle se marie : elle ne sait 
rien, elle n’a pas de projets. Elle attend que son 
mari sache et projette pour elle. 

PERDITA, riant. — Seulement, moi, je ne 
pense pas à me marier. 

M me SERVIÈRES. — On ne pense pas à se 
marier, et puis un beau jour on se réveille mariée, 
tout de même. 

PERDITA. — Je prie les dieux de détourner 
de moi cette calamité... Le mariage I Quand on 
y est forcé, je comprends. Mais je suis libre ; 
je suis jeune; j’ai de quoi vivre à ma guise. Pour¬ 
quoi irais-je me mettre en prison? 

M mQ DUPREY. — Voyons, mademoiselle, 
comment êtes-vous arrivée à penser ainsi? 

PERDITA, de bonne humeur . — Je vous 
scandalise et pourtant je n’en ai nulle intention. 
Mais sur ce point qui est si sérieux, je n’ai eu 
qu’à regarder autour de moi pour me faire une 





150 


THÉÂTRE 


opinion. Où ai-je vu des mariages heureux? 
Nulle part. Ma mère? mariée trois fois , ce qui 
prouve qu’aucun de ces mariages n’était un 
succès. Mon dernier beau-père était de beaucoup 
ïe meilleur de tous. Quand il est devenu veuf, 
il m’a gardée près de lui. Imaginez-vous qu’il 
avait la manie du mariage. Lorsque j’ai, eu 
atteint dix-huit ans, il s’est mis en tête de 
m’épouser à mon tour. Je lui ai ri au nez. Six 
mois, après, il est mort, pas de mon refus, mais 
de la goutte et il m’a laissé sa fortune. Au fond, 
c’était un homme très gentil ; mais dans le 
mariage, disputes constantes. 

M me SERVI ÈRES. — On ne peut tout de 
même pas vivre seule? 

PERDIT A. — J’espère bien que non. Mais 
je pense que la seule idée d’un lien légal entre 
deux êtres, du reste bons, finit par en faire des 
gens enragés. 

M me SERVIÈRES. — Allons, mademoiselle, 
vous êtes très jeune. Vous avez le temps de 
changer d’idées. 

PERDITA , souriant — Vous croyez que je 
finirai mal ? 

M me SERVIÈRES . — Je vous le souhaite. 

PERDIT A, allant à Robert qui s'est assis au 
second plan dans un grand fauteuil d'osier . — Eh 
bien, vous ne venez pas à mon secours? 

ROBERT. —• Vous êtes de taille à vous 
défendre. 

{Ils continuent à causer au second plan.) 

M me DU PRE Y, s'approchant de sa sœur. — 

































■ -■ - - - 






LA FILLE PERDUE 



Eh bien, Marie, tu as entendu? Elle l’appelle 
Robert. Quelle familiarité ! 

M™ SERVI ÈRE S. — Tant mieux. Je la 
trouve charmante. Elle m’a plu tout de suite. 
Il y a en elle quelque chose de sain, de franc, 
qui attire. Et puis, comme elle est jolie ! 

M me DUPREY. — Allons bon, voilà qu’elle 
a fait ta conquête 1 ( Regardant sa montre.) 
Presque cinq heures, il nous faut partir. (De sa 
place à Robert et à Perdila.) Restez-vous ici? 

ROBERT. — Mais oui, nous allons goûter 
aussi. Vous voulez bien, Perdita? 

PERDIT A. — Avec plaisir. J : ai faim. 

M me DUPREY. — Alors, nous vous retrou¬ 
verons peut-être. A tout à l’heure. 

(Elle sorl à gauche par Ventrée de Vapparie- 
ment.) 

M me SERVIÈRES, allant à Perdila. — Au 
revoir, mademoiselle. Vous me plaisez beaucoup. 
J’espère que nous nous reverrons souvent. 

PERDITA. — Oh ! nous ne nous quittons 
guère, Robert et moi. . 

Mme SERVIÈRES . — Tant mieux. À bientôt, 
mademoiselle. 

(Elle suit sa sœur.) 


PERDITA. — Elle est aimable, votre tante. 
ROBERT. — Je l’aime beaucoup. 

(Il se lève el va sonner pour le thé.) 

PERDITA. — Votre mère est très bien aussi, 
mais je sens que je lui fais un peu peur. 


* 




ROBERT, gaiement. — C’est tout naturel. 
Vous venez on ne sait d’où. Et vous avez un si 
joli surnom, Perdita, que personne ne pense à 
demander votre nom. Vous êtes ce qu’on appelle 
très intelligente; vous avez, si jeune, tout lu. Et 
vous avez vos idées, oh, vos idées bien à vous, sur 
les choses! si nettes, si courageuses, c’est char¬ 
mant. Mais croyez-vous qu’il n’y ait pas là de quoi 
inquiéter une brave bourgeoise comme ma mère? 

PERDITA. — Et peut-être aussi le fils de 
votre mère. 

ROBERT. — C’est un peu plus difficile. Le 
fils de ma mère, comme vous dites, n’aime pas 
beaucoup s’arrêter aux apparences. Il aime aller 
un peu plus loin. 

PERDITA. — Et que découvre-t-il plus loin? 

ROBERT. — Il vous le dira un jour ou l’autre, 
et peut-être plus tôt que vous ne le voudrez. 
Et puis, il y a une raison encore pour que ma 
mère s’alarme à votre sujet. 

PERDITA. — Laquelle? 

ROBERT. — Ne voit-elle pas que vous 
essayer de lui enlever son fils? 

PERDITA. — La belle invention que vous 
avez là ! 

ROBERT , — Invention est rite dit. Elle a des 
yeux qui vous voient toujours près de moi. Sans 
doute je m’attache à vos pas, comme on dit en 
style noble. Tout de même, vous ne me fuyez 
pas. Vous ne voudriez pas qu’elle considérât son 
fils autrement que comme irrésistible. Alors elle 
craint les suites nécessaires de ce double attache¬ 
ment. 




LA FILLE PERDUE 


153 


PERDIT A, — On ne sait jamais si vous plai¬ 
santez. 

ROBERT. — Ce doute donne de l'agrément 
à la conversation. Avouez-le... {Enire un garçon. 
A Perdila.) Du thé?... Ou un cocktail peut-être? 
ïl faisait froid sur la route au retour. 

PERDITA. — Un cocktail ! Vous voulez me 
griser. Qu'entendez-vous faire de moi? 

ROBERT. — .Vous le verrez bientôt ! (Au 
garçon.) Deux manhattan, et quelques sand- 
wiches au jambon. 

(Sort le garçon.) 

PERDITA , s'asseyant dans un fauteuil près 
de celui de Robert. — Savez-vous qu’il m’a fallu 
tout le trajet en voiture, de Sils Maria ici, pour 
comprendre ce qu’il y a d’étonnant dans ce que 
nous avons vu? Dans ce pays où tout est lu¬ 
mière, espace, rayonnement, Nietzsche est venu 
se blottir dans une chambre étroite, basse, mal 
éclairée et à deux pas de laquelle une paroi de 
rochers ferme l’horizon. Pouvez-vous m’expli¬ 
quer cela, vous qui comprenez tant de choses? 

ROBERT. — J’aimerais mieux écouter votre 
explication. 

PERDITA. — Pour vous moquer de moi 
encore une fois... Enfin, ça m’est égal et je 
vous dirai tout de même ce que je pense. Un 
homme comme Nietzsche n’a pas besoin d’un 
décor extérieur pour s’émouvoir. ( l’est en lui- 
même qu’il regarde ; c’est en lui qu’il trouve les 
sommets d’où l’on a le vertige et les gouffres 
qui vous attirent. Tandis que nous, pauvres 
gens, pour avoir la même sensation, nous 





154 


THÉÂTRE 


sommes obligés d’aller jusqu’au bord d’un pré¬ 
cipice et de nous pencher sur l’abîme. 

ROBERT , un peu gouailleur . — Pas mal } pas 
mal, en vérité.. 

PERDIT A. —- Voilà que ça commence. 
Vous êtes insupportable. 

ROBERT. — Mais non. D’abord, j’aime tout 
ce que vous dites, les choses sérieuses et les 
autres aussi, dont vous n’êtes pas ménagère. 
La raison en est bien simple. J’aime votre voix. 
Tout ce qu’elle dit me touche, indépendamment 
du sens des mots. 

PERDIT A. — Je ne sais si je dois prendre 
cela pour un compliment ou pour une imperti¬ 
nence. 

ROBERT. — Àcceptez-îe en toute simplicité, 
comme je le dis. Mais votre idée me plaît, déci¬ 
dément. Peut-on vous demander si au cours de 
ce long voyage autour du monde vous vous- êtes 
trouvée au bord d’un précipice? Vous êtes-vous 
penchée sur l’abîme? 

PERDIT A. — A dire vrai, non. Pourtant il 
doit y avoir quelque chose de délicieux lorsqu’on 
sent qu’on perd la tête et qu’on va cesser de 
s’appartenir. Gela a dû vous arriver. 

ROBERT. — Oh î moi, j’ai vu le monde aussi 
et j’ai employé à m’instruire un grand nombre 
d’années. Alors j’ai été, en effet, quelquefois, 
quand j’étais très jeune, au bord de précipices, 
oh ! des petits précipices de rien du tout où je me 
laissais aller sans vertige avec la certitude de 
tomber en toute sécurité et de ne me rien casser 
dans ma chute. 






























LA FILLE PERDUE 


155 


PERDIT A. — Aucun risque. C’est très 
médiocre. 

ROBERT. — En effet. 

PERDÎTA. — Il me semble que là où il y a 
un risque, tout devient beau et noble par cela 
même, et plus le risque est grand, plus l’action 
est belle. 

ROBERT. — La vie dangereuse. 

PERDITA. — Elle a quelque chose d’attirant. 
Comment peut-on penser Loujours à sa sûreté 
sans devenir quelqu’un de très médiocre 1 

ROBERT. — Mais faut-il encore voir le dan¬ 
ger pour que cela ait un sens. Avez-vous des 
yeux qui sachent le discerner, Perdita? 

PERDITA. — Il me semble que oui ! 

(Entre le garçon qui coupe la conversation. Il pose 
un plateau avec les cocktails et les sand - 
wiches sur la table, près de Perdita , puis il 
sort.) 

■i 

ROBERT , se levant et tendant un verre à Per- 
dila. — Et maintenant, grisons-nous ! 

(Elle trempe ses lèvres dans le verre.) 

PERDITA. — Il y a une chose qui m’étonne 
en vous. Vous êtes encore jeune... 

ROBERT, Vinterrompant. — Encore, n’est pas 
aimable. 

PERDITA. — Et vous ne faites rien? Vous 
n’avez pas d’occupation? 

ROBERT. — Je vis ; trouvez-vous que ce 
n’est rien? Cela me paraît une entreprise formi¬ 
dable si on veut la mener à bien. 




156 


THÉÂTRE 


PERDITA. — Enfin, vous n’avez ni profes¬ 
sion ni carrière? 

ROBERT. — Je vous demande pardon. J’ai 
cessé tout récemment d’être une des étoiles de 
troisième ordre du ministère des Affaires Étran¬ 
gères. 

PERDITA . — Et vous vivez maintenant dans 
l’oisiveté. Cela est surprenant. Je viens des États- 
Unis où j’ai passé ces six dernières années. Là- 
bas, tout le monde travaille, et les riches avec 
plus de fièvre encore que les autres, car, ayant 
de l’argent, ils ne pensent qu’à en avoir davan¬ 
tage. Je n’aime pas ces gens-là ; j’ai compris que 
s’ils travaillaient, c’est qu’ils ne peuvent vivre 
autrement, car, oisifs, ils périraient d’ennui ; ils 
ne se suffisent pas à eux-mêmes. Ils font du 
travail une chose sacrée et ils oublient que c’était 
un châtiment. 

ROBERT . — Un châtiment? 

PERDITA. — Mais oui, le châtiment de la 
première faute. « Tu gagneras ton pain, à la 
sueur de ton front. » Eh bien, il me plaît beau¬ 
coup de voir que vous avez le courage de votre 
oisiveté. Il faut être fort pour ne pas travailler. 

ROBERT. — Je n’ai pas toujours été aussi 
bien que je suis maintenant. Il m’a fallu beau¬ 
coup de temps pour devenir un homme libre. 
Quand j’étais jeune, j’ai partagé la folie de vos 
Américains. J’ai travaillé comme ils faisaient 
travailler les nègres. Votre chance a été de me 
rencontrer au moment ou je suis à mon point 
de perfection. 

PERDITA. — Je ne sais pourquoi l’ironie 





























LA FILLE PERDUE 


157 


un peu agaçante que vous employez ne me 
déplaît pas. 

(Elle enlève son chapeau.) . 

ROBERT. — C’est une façon de se défendre. 

O 

PERDIT A. — Vous ne direz tout de même 
pas que c’est moi qui vous attaque? 

ROBERT. — Mais certainement. N’êtes-vous 
pas un miracle de coquetterie? Ne mettez-vous 
pas à vous arranger un art exquis? Le moindre 
de vos gestes est calculé pour me séduire. Tenez, 
vous savez que je vous préfère mille fois sans 
chapeau, car j’aime votre front étroit et volon¬ 
taire et vos cheveux • qui ondulent librement. 
Eh bien, à la minute même, vous venez d’en¬ 
lever votre chapeau. 

PERDIT A. — Vous êtes absurde. 

ROBERT. — Vous voulez me plaire, c’est 
l’évidence même, et vous y réussissez mer¬ 
veilleusement. Je tâche à vous plaire aussi, mais 
je ne réussis peut-être qu’à vous amuser. Du 
reste, les moyens que j’emploie sont bien éloignes 
des vôtres. 

PERDIT A. — Je serais curieuse de vous 
entendre me les expliquer. Je me perds un peu 
dans le jeu que vous jouez. 

ROBERT. — Voilà, c’est à la fois très simple 
et très difficile. Je m’efforce d’être moi-même, 
de ne représenter aucun personnage, de ne rien 
dire de plus que ce que je sens, de rester même 
un peu au-dessous, par une peur horrible que 
j’ai de l’emphase ; je ne cherche pas à paraître 
ceci ou cela, je veux que ce soit moi, moi tout 




158 


THÉÂTRE 


seul qui vous attire et vous gagne. Etre vrai et 
sincère, vous n’imaginez pas combien la tâche 
est malaisée. 

PERDIT A. — Je n'aurais pas cru que cela 
vous coûtât tant d’efforts. 

ROBERT. — Puisque j’ai un accès de sin¬ 
cérité, écoutez jusqu’au bout. Il y a une poli¬ 
tique dans tout cela, un calcul raffiné. Un ins¬ 
tinct profond me dit que c’est en agissant ainsi 
que j’ai le plus de chances de vous toucher. Je 
vous connais déjà mieux que vous ne le pensez. 
Perdita. Il y a des femmes qui désirent être 
trompées, qui veulent la belle musique des 
paroles mensongères qui leur ont servi de toute 
éternité à se donner une excuse pour céder à 
leurs désirs ou à leurs passions. Vous n’êtes pas 
de celles-là. Vous détestez la feinte, la ruse et 
l’exagération. Aussi je vous joue, Perdita, l’air 
que vous aimez le mieux. Vous voyez que je 
puis combiner un plan pour m’assurer la vic¬ 
toire... Enfin, je vous avoue aussi que cet air-là 
qui vous touche est le seul que je sache et qui me 
plaise, 

PERDITA , plus émue qu'elle ne veut le laisser 
paraître. —— Serait-il vrai? ( Elle rêve un instant.) 
J’aime ce que vous avez dit de la sincérité. Je ne 
mets rien au-dessus. 

ROBERT. — C’est un préjugé. C’est-peut-être 
tout simplement par peur des complications que je 
suis sincère. Rien ne me paraît plus difficile que 
de mentir avec suite. S’il n’était pas si ardu à 
soutenir, le mensonge aurait de grandes beautés. 

PERDITA . très simplement. — Je n’aime pas 


i 


































LA FILLE PERDUE 


159 


vous entendre parler ainsi. Je voudrais qu’avec 
moi. vous fussiez toujours sincère. 

ROBERT. — Je ne puis refuser une demande 
faite sur ce ton. Alors, vous voulez une grande 
sincérité entre nous, — c’est la condition de notre 
entente. Il faudra tout dire, ne rien cacher? C’est 
beaucoup exiger. Est-ce bien sage? 

PERDIT A. — C’est pourtant cela que je 
désire. 

ROBERT. — Il y a un proverbe anglais qui est 
ainsi : « Ne me pose pas de questions, et je ne te 
dirai pas de mensonges. » Eh bien, déclarons au 
contraire que, quand vous voudrez savoir quel¬ 
que chose sur moi, vous me le demanderez. Et je 
m’engage à répondre selon la vérité. Mais, atten¬ 
tion ! c’est la boîte de Pandore que je vous donne 
là. Il est toujours dangereux de l’ouvrir. Souve¬ 
nez-vous de ce qu’il en a coûté à Pandore, à 
Psyché, à la femme de Barbe-Bleue. 

PERDIT A :— Cela ne me fait pas peur. 

ROBERT . — Et pour le reste, je ne tomberai 
pas dans le ridicule de vous raconter une vie qui 
ne vous intéresse pas. 

PERDIT A. — Je n’aime pas le mensonge. 

ROBERT . — C’est parce que vous êtes jeune 

et fière et que vous n'avez rien à cacher. (Un 

1-1 _ 

temps.) Il semble qu’il y ait deux personnes en 
vous. Vous avez déjà une grande culture ; vous 
avez un jeu vif de l’esprit, une façon de voir les 
choses qui est à vous, un caractère formé, et 
alors vous êtes une femme. Et puis tout à coup, 
il y a dans vos paroles un accent si jeune,si frais, 
un mot qui sonne si simplement que je ne sais 






plus si ce n’est- pas une petite fille encore que 
j’ai en face de moi. 

PERDÎT A. — J’ai dix-neuf ans. 

ROBERT . — Dix-neuf ans ! Que vous êtes 
jeune ! Dix-neuf ar ! (Il réfléchit un instant , sa 
figure change d'expression , il se répète à lui-même: 
Dix-neuf ans î 

PERDIT A. — Qu’est-ce qui vous arrête? 

ROBERT , revenant à son premier ion gai. — 
Mais votre âge. On n’a pas dix-neuf ans ! 

PERDITA. — Que voulez-vous que j’v 
fasse? 

ROBERT. — Notez que je ne vous l’ai pas 
demandé. Vous me l’avez dit toute seule. En 

w 

voilà une confession que je ne ferais pas volontiers. 

PERDITA. — En quoi cela m’intéresse-t-il? 
Vous croyez que cela veut dire quelque cliose 
l'âge que l’on a sur son acte de naissance? 

ROBERT. — Vous êtes la sagesse même. Cela 
ne veut rien dire du tout. { Perdiia se lève et va 
jusqu'à la balustrade au fond de la terrasse. Ro¬ 
bert s'allonge sur la chaise longue et la regarde.) 
Ah ! voici le soleil qui se couche sur les Alpes. 
Comme tout est paisible. Je suis heureux, Per- 
dita. ( Perdiia reste immobile à contempler le 
paysageA A chaque jour, presqu’à chaque heure, 
je me sens plus près de vous. Que vous êtes belle 
dans la lumière du soleil qui baisse ! Vos cheveux 
se dorent dans les rayons qui les traversent. Vous 
voilà presque blonde maintenant. 

PERDITA, dans le fond. — J’étais blonde 
quand j’étais enfant. 

ROBERT. — Perdita, ma petite amie, pour- 















































LA FILLE PERDUE 


quoi ne venez-vous pas près de moi? ( Elle ne 
bouge pas.) Alors, c’est moi qui irai à vous. ( II va 
à Perdiia. Il passe un bras autour de la taille de 
la jeune fille. Elle ne montre aucune surprise. Il la 
ramène doucement près de la chaise longue et la 
gardant toujours dans ses bras.) Perdit a, je suis 
au bord du précipice. {Il se penche sur elle.) Ah î 
quel vertige !... C’est délicieux! 

PERDITA. avec un mouvement de pudeur. — 
Laissez-moi, laissez-moi. 

ROBERT. — Je vous aime, oui, tout simple¬ 
ment ; il faut bien finir par vous le dire. Une force 
inexplicable dès le premier jour m’a attiré à vous 
et maintenant je ne puis me passer de votre pré¬ 
sence. D’où que vous veniez, nous sommes de la 
même race, Perdita. Tout ce que je m’efforce 
d’être avec tant de peine, sincère envers moi- 
même et envers les autres, ouvert à la vie, ennemi 
de l’hypocrisie, tout cela vous l'avez, par quel 
miracle? réalisé en vous, si jeune, sans effort. Et 
puis, vous êtes belle, de la seule beauté qui me 
touche, de celle où le corps n’est que l’expression 
de l’ame. Petite Perdita que le hasard a amenée 
sur mon chemin, il ne faut plus vous en aller. 
Vous resterez près de moi... Vous voyez, je vous 
parle bien simplement, quelquefois avec des mots 
trop grands, quelquefois avec des mots trop 
petits... Mais je vous aime, Perdita. ! l’est une 
folie, sans doute, vous si jeune et moi déjà au 
milieu de ma vie. Perdita, répondez-moi, je 
vous prie... Je suis là près de vous, dans votre 
odeur... Perdita, Perdita, non, ne dites rien, je 
vous en supplie. 


162 


THÉÂTRE 


(Il Vattire à lai. Elle ne résiste pas. Il la baise 
sur les lèvres.) 

PERDIT A, se redressant. — Le vertige !... Je 
vous aime aussi, Robert, et dès le premier jour. 

ROBERT , se levant et tenant les deux mains de 
Perdila. Sur un ton à la fois tendre et gai. — Alors 
nous allons faire un beau voyage ! 

PERDITA. — Un beau voyage qui a un com¬ 
mencement aujourd’hui, et qui aura une fin, je 
ne sais quand... 

ROBERT. — Que dites-vous là? 

PERDITA. — La vérité, mon ami. Vous avez 
vécu. Vous avez aimé d’autres femmes avant de 
m’avoir trouvée. Vous en rencontrerez d’autres, 
après m’avoir quittée. Pourrais-je avoir la naï¬ 
veté de croire que je saurai vous garder pour 
moi seule? Je l’essaierai pourtant. Mais réussir, 
réussir, tout est là... Bah î Qu’importe? je suis à 
vous sans conditions. 

ROBERT. — Tant de sagesse en une tête si 
jeune ! 

PERDITA. — Tant de folie, voulez-vous dire. 
Mais la folie me paraît grande et belle. J’étais 
sur le seuil de la vie, j’entre. 

ROBERT. — Vous êtes celle qu’on aime tou¬ 
jours. Notre bonheur sera un défi aux dieux. 

PERDITA. — Ne rêvez pas, mon ami. Je suis 
une petite fille qui a tout lu et ne sait rien, une 
fille naïve, maladroite, ignorante, mais qui n’a 
qu’un désir : vous rendre heureux. Il vous faudra 
de la patience avec moi. 

ROBERT. — Et vous devrez en avoir beau- 










































LA FILLE PERDUE 


163 


coup avec moi aussi. Nous nous lançons dans la 
plus grande entreprise du monde. Vivre à deux 
n’est pas chose simple. Les débuts sont difficiles. 
Faites-moi un peu de crédit jusqu’à ce que je 
vous gagne toute, corps et âme, et qu’il n ! y ait 
rien en vous qui ne soit heureux par moi. (Il 
s'arrête et réfléchit.) Mais dites donc, Perdita, vous 
êtes une jeune fille. 

PERDITA, souriant. — Faut-il m’en excu¬ 
ser? 

ROBERT. — Une jeune fille î C’est inouï !... 
Me croirez-vous? Je n’y avais pas pensé. Suis-je 
assez stupide? Mais je n’ai pas l’habitude, vous 
comprenez. Une jeune fille ! Ah ! c’est délicieux ; 
comment peut-on aimer une femme?... Une 
jeune fille, un être qui n’a appartenu à personne... 
Non, je vous demande pardon. Ce n’est pas cela 
que je voulais dire... Mais, Perdita, une jeune 
fille... 

PERDITA . — Eh bien? 

ROBERT, à demi-voix. — Une jeune fille, mais 
ça s’épouse... Quelle histoire ! 

PERDITA. — Croyez-vous que ce soit une 
histoire nécessaire? 

ROBERT. — Sans doute, c’est même hors de 

■i 

discussion. 

PERDITA. — Je ne voudrais pas discuter 
avec vous, et surtout aujourd’hui. Mais je n’en 
suis pas convaincue. Ne pouvez-vous m’aimer 
telle que je suis, sans notaire, sans maire, sans 
curé?... 

ROBERT. — Vous ne connaissez pas la vie, 
Perdita... 




164 


THÉÂTRE 


PERDIT A, V interrompant. — Plus que vous 
ne croyez. N’ai-je pas vu les mariages successifs 
et malheureux de ma mère? N’est-ce pas une 
leçon suffisante? J’avais à peine douze ans, je me 
suis juré que je serais très heureuse et que je ne 
me marierais jamais. Et voyez, je pensais 
qu’avec vous qui êtes, je le sais, un homme d’es¬ 
prit vraiment libre, jeréaliserais ce que je m’étais 
promis. 

ROBERT , la prenant dans ses bras. — Vous 
êtes délicieuse, Perdita, et pure comme le cristal. 
Je lis en vous, mais la société a ses exigences. 
Nous ne sommes, ni vous ni moi, des révoltés, 
mais des gens très simples, très sincères, à la 
recherche du bonheur. Vous verrez qu’il n’est 
pas si terrible que cela d’être ma femme. 

PERDITA . — Peut-être, mais plus tard, je 
vous en prie. Soyons heureux sans penser à autre 
chose. Gaiement.) Il sera toujours temps de mal 
finir. 

ROBERT . — Vous êtes courageuse, Perdita, 
et je vous en aime davantage. 

PERDITA. — Ce que vous me dites me donne 
déjà raison, mais je vous assure qu’il ne me faut 
pas beaucoup de courage pour remettre mon 
bonheur entre vos mains. 

ROBERT , avec poids. — Vous me créez au¬ 
jourd’hui des devoirs plus grands envers vous, 
et, les ayant pesés, je les accepte. ( Plus légère - 
renient.) Eh bien, soit, puisque vous le voulez, 
nous débuterons par l’aventure. Je vous enlève. 
Mais, croyez-moi, nous choisissons ainsi un che¬ 
min un peu plus long, le chemin des écoliers, seu- 





LA FILLE PERDUE 


165 


ment vous savez où il mène? A l’église. I! me 
semble que ce chemin ne passe pas très loin de 
nous, — là, au sud, par les lacs italiens qui sont 
derrière ces montagnes. L’automne qui vient y 
est admirable. Vous voulez le prendre? Soit. 
Quand partons-nous? 

PERDIT A. — Nous partirons quand vous 
voudrez. Nous irons où il vous plaira. 

ROBERT. — Le monde est à nous 1 


RIDEAU 


ACTE II 


A Paris, chez Robert Duprey. 

Un cabinet de travail élégamment meublé, beaucoup de 
livres au mur. Quelques beaux tableaux modernes. Des 
fauteuils et un divan de cuir à gauche. Une petite biblio¬ 
thèque tournante près du divan. Une grande table bureau 
à tiroirs, au milieu , avec une lampe électrique. Une porte 
dans le fond ; à droite, en pan coupé, une grande fenêtre. 
U ne porte à droite . 

■s. 

(Sur le divan est étendu Robert. Perdiia est assise 
sur le divan à côté de lui. Il est deux heures et 
demie de Vaprès-midi.) 

PERDIT A. — Quelle date avons-nous, Ro¬ 
bert? 

ROBERT. — Je ne sais pas, le 10 ou le 11, je 
crois. 

PERDIT A, prenant un journal plié sur la 
bibliothèque tournante. — Nous sommes le 15, le 
15 novembre. Ça ne te dit rien, cette date du 15? 

ROBERT , cherchant. — Le 15?... Non. 

PERDIT A. — Eh bien, il y a trois mois, jour 
pour jour, que nous avons quitté Saint-Moritz. 

ROBERT. — Trois mois, vraiment. Quand j’y 
songe, il me paraît alternativement ou que c’était, 
hier, ou que ça se perd dans la nuit des temps, car 
ai-je vécu avant de te connaître? 































LA FILLE PERDUE 


167 


PERDIT A , se penchant sur lui . — Je t’aime. 

ROBERT , se redressant. — Tu te souviens de 
notre conversation sur la terrasse. Je t’avais 
demandé de me faire crédit. 

PERDIT A. — Tu as payé plus que tu n’avais 
promis. 

ROBERT, récitant. — « Et les fruits ont passé 
la promesse des fleurs. » Alors, Perdita, tu ne 
regrettes rien? 

PERDIT A. — Je t’aime. 

ROBERT. — Et toi, si indépendante, qui as 
vécu dans des pays divers, qui n’as subi aucune 
discipline, toi, dont l’esprit est aussi libre que 
l’oiseau dans les airs, tu as accepté cette vie de 
famille à Paris, avec ma mère et ma tante dans 
un appartement voisin et communiquant. 

PERDIT A. -— Elles ont été si bonnes pour 
moi, malgré l’irrégularité de notre position. 

ROBERT . — Elles savaient bien où nous 
allions et elles avaient raison, puisque nia Perdita 
chérie sera dans peu de temps M me Robert Du- 
prey. 

PERDITA. — M me Robert Duprey ! Cela a 
quelque chose d’effrayant. Il a bien fallu que ce 
fût toi pour me faire manquer aux promesses que 
je m’étais faites î Et avec quelle rapidité vous 
m’avez menée, monsieur, où vous le vouliez. Ah 
tu sais, Robert, je suis un peu inquiète tout de 
même ! Etre mariée. Je ne sais pas, il me semble 
que cela porte malheur. Je n’ai jamais vu des 
gens mariés qui ne le regrettent au moins une fois 
par jour. Tu es sûr, bien sûr que nous serons aussi 
heureux que maintenant? 










168 


THÉÂTRE 


ROBERT. — Entre toi et moi, il y a des liens 
plus solides : nous nous aimons. Le reste, c’est des 
arrangements pour les autres. 

PERDIT A. — Ecoute, lorsque nous serons 
mariés nous nous appliquerons à l’oublier. Nous 
ne prendrons pas un air sérieux, nous ne nous 
fixerons pas à jamais ici. Il nous faut voyager 
encore. Tu l’as dit : je suis comme un oiseau de 
haute mer. Nous irons très loin, jusqu’où l’on se 
perd. Je suis moi-même une espèce de fille per¬ 
due qui ne sait d’où elle vient. 

ROBERT. — Nous irons dans des pays loin¬ 
tains où il n’y a pas d’Européens. As-tu lu le livre 
de Stevenson sur les îles du Pacifique : Dans les 
mers du Sud? 

PERDIT A. — Je l’ai lu et je l’aime. 

ROBERT «. — Ce livre a toujours exercé sur 
moi une sorte de fascination. J’ai rêvé que je 
visitais ces îles de lumière et que je vivais avec 
nos grands frères primitifs. Te souviens-tu de 
l’extraordinaire roi Tembinok qui joue au poker 
avec ses femmes et qui, usant de son autorité 
royale, se fait donner deux mains? Ainsi gagne- 
t-il toujours, comme il convient à un roi, et re¬ 
prend-il à ses épouses le tabac dont il leur a fait 
présent. Voudrais-tu me suivre jusque là-bas? 

PERDIT A. — Tous les deux seuls, loin du 

* 

monde ! 

ROBERT. — Eh bien, il faut y penser très 
sérieusement, ma petite Perdita. Nous vivrons 
avec ce projet d’abord à Paris pendant l’hiver ; 
nous lirons les livres des voyageurs, nous consul¬ 
terons les cartes, nous croirons y être déjà et 















































LA FILLE PERDUE 


169 



le printemps venu, si rien n’arrive, nous parti¬ 
rons. 

PERDIT A. — Si rien n'arrive? Oue veux-tu 
dire? 

ROBERT. — Il est sage de faire sa part au 
destin. Tm qui sais tout, n’as-tu jamais entendu 
parler d’une très méchante déesse, la Némésis? 
Ne vois-tu pas que le couple que nous formons 
est, comme je le disais déjà à Saint-Moritz, un 
vivant défi aux dieux. Prends garde qu’ils ne se 
vengent. 

PERDITA. — N’essaie pas de m’alarmer, 
Robert. Tant que je suis près de toi je ne crains 
rien et, comme il est au delà des forces humaines 
de nous séparer... 

ROBERT , à moitié sérieux . — Imprudente, 
imprudente, ne défie pas les dieux ! 

PERDITA. — Je n’aime pas t’entendre par¬ 
ler ainsi, mon amour. J’étais heureuse et gaie, 
voilà que tu vas me rendre triste. Tu m’as crue 
courageuse, mais je fais seulement semblant d’être 
brave ; au fond je suis une toute petite fille qui 
s’effraie vite maintenant qu’elle est heureuse. 
Autrefois, avant de t’avoir rencontré, c’était un 
sentiment qui m’était étranger. Quel danger 
pouvais-je courir? Je ne le voyais pas. Il me 
semblait que j’étais assez forte pour supporter 
tout ce qui pouvait arriver. Mais aujourd’hui, 
j’ai peur parce que j’ai quelque chose de précieux 
à conserver et qu’il me faut le défendre. Quand 
on y réfléchit, il y a tant de forces cachées qui 
travaillent contre nous, tant de mystères redou¬ 
tables qui nous entourent. Je crois te connaître, 



















170 


THEATRE 


mais que sais-je de toi? Je connais le Robert 
qui est venu à moi il y a si peu de temps et qui a 
su trouver le chemin de mon cœur. Mais il y a 
eu un Robert qui a vécu quand je n’existais 
même pas. 

ROBERT , plaisantant à moitié. — Ce Robert 
essayait, à travers mille transformations dou¬ 
loureuses et au prix de mille efforts, de devenir 
enfin le Robert que tu peux aimer. 

PERDIT A .—Ah ! je ne veux pas penser à ton 
passé. Il doit être plein de choses et de gens que 
je déteste. Je chasse ces idées loin de moi. Elles 
reviennent sans que je le veuille et me poursuivent. 
Si tu savais ce que cela me fait de peine par¬ 
fois... Je ne t’en ai jamais parlé,mais j’en souffre 
tout de même. 

ROBERT, venant à elle , très tendrement . — 
Allons, petite fille que tu es, ne laisse pas les morts 
venir te troubler. 

PERDÎT A. — Imagine-toi, Robert, que je 
n’ai pas peur des vivants. Je ne redoute personne 
et il me semble — c’est peut-être beaucoup d’or¬ 
gueil — que je saurai te garder toujours. Mais le 
passé, tout ce qu’il y a de trouble dans le passé, 
tout ce que l’on ne connaît pas et qui, d’être 
inconnu, prend tant de puissance, j’en sens le 
poids sur nous à bien des moments, quelquefois 
dans tes regards, quelquefois dans un mot qui 
t’échappe, mais plus souvent dans tes silences. 
Ce mystère toujours présent m’accable. Je trem¬ 
ble à l’idée de ce qui peut en sortir. Oui verrai-je 
s’avancer tout à coup et te regarder comme quel¬ 
qu’un qui n’ignore rien de toi? 






LA FILLE PERDUE 


171 


ROBERT .— Mais, Perdita, qu’imagines-tu là? 

PERDÎT A. — Rien, hélas î qui ne soit pos¬ 
sible. 

ROBERT. — Tu te trompes. Personne n’a de 
droits sur moi. J’étais libre, libre entièrement 
quand je t’ai connue. 

PERDITA. — Je veux qu’il en soit ainsi, car 
je sais que tu es un homme droit. Mais ce passé 
que je redoute, il vit encore dans ta mémoire. 
Quelles vivantes est-ce que je frôle dans la rue 
et qui sont venues ici, dans cet appartement 
même? Je voudrais tout savoir de toi pour me 
débarrasser à jamais de la crainte d’avoir quel¬ 
que chose à apprendre. 

ROBERT. — Ah l si tu savais combien ce qui 
t’inquiète est peu de chose... Il n’y a là que des 
cendres que le vent a dispersées. Seuls les faibles 
regardent en arrière. Ne me range pas parmi 
eux, je te prie; mes yeux se tournent vers le 
présent où je te trouve, 

PERDITA. — Es-tu sûr qu’il n’y a plus rien 
qui brûle encore sous ces cendres ? Quoi, parmi 
toutes celles que tu as connues avant moi, 
pas une figure n’a conservé pour toi quelque 
charme? 

ROBERT . — Où allons-nous, Perdita? Dans 
quelle étrange conversation nous engages-tu 
aujourd’hui? 

PERDITA. — C’est sans doute parce que 
nous habitons maintenant ceLte maison où tu 
as toujours vécu, où d’autres sont venues. 

ROBERT. — Il faut que tu sois assez sage 
pour écarter de toi ces pensées. Pour moi, je 











172 


THÉÂTRE 


n’ai pas à lutter contre elles, car elles ne se pré¬ 
sentent plus à mon esprit. 

PERD II'A. — Tu as souffert pourtant autre¬ 
fois. N’en as-tu pas gardé le souvenir? Je vou¬ 
drais partager même tes peines anciennes. Ce 
-serait une façon de me rapprocher encore de 
toi. d’être jusqu’au fond de ta pensée. 

ROBERT. — Comme tu sais aimer, Perdita ! 

PERDÎT A .— Tu m’exclus de ta vie d’au¬ 
trefois. Crois-tu que je ne pourrais en supporter 
1’évocation? 

ROBERT. — L’erreur et la vérité se mêlent 
dans tes paroles. Je devrais ne'pas te suivre sur 
le terrain où tu veux m’entraîner. Et pourtant, 
je sens bien que tu ne te satisferas pas de mon 
silence. Et puis, il y a une chose, peut-être, qu’il 
faut maintenant que je te confie. 

PERDITA. — Ah ! tu vois bien, je ne me 
trompais pas ! 

ROBERT. — Attends... J’ai longtemps hésité 
à t’en parler. C’est un sujet qui m’est encore 
douloureux et que j’ai chassé loin de moi depuis 
que je te connais. Mais aujourd'hui, puisque tu 
fais appel à ma loyauté, toi si pure, si droite, 
il faut bien que j’y arrive. Et, du reste^-ce que je 
vais te dire, tu peux l’entendre sans en souffrir, 
car il s’agit non pas d’une femme, mais d’un 
enfant. 

PERDITA. — Je ne comprends pas. 

ROBERT. — Nous avons vécu dans un tel 
enivrement que je n’ai pas trouvé l’occasion de 
t’ouvrir mon cœur, et que, l’eussé-je trouvée, je 
n’en aurais peut-être pas eu le courage. Perdita, 




LA FILLE PERDUE 


173 


il n’y a rien dans mon passé qui puisse t’inquiéter 
et le seul souvenir que tu y rencontreras est 
celui de ma fille. 

PEBDITA. — Ta fille, que veux-tu dire? 

BOBERT. — J’ai eu une fille, il y a longtemps. 

PEBDITA , vivement — Tu as été marié et 
tu ne me Pas pas dit ! 

BOBERT. — Je n’ai pas été marié. 

PEBDITA , douloureusement. — Ah î 

ROBERT, — J’étais tout jeune. J’ai eu une 
liaison avec une femme mariée, mais qui était 
séparée de son mari. 

PEBDITA. — Mais ta fille, où est-elle? Pour¬ 
quoi me l’as-tu cachée? 

ROBERT. — Hélas, je l'ai perdue. Sa mère me 
l’a enlevée quand elle était toute petite. Elle a 
profité de ce que j’étais absent de Paris, à l’am¬ 
bassade de France à Berlin, pour disparaître 
avec son enfant. Elle a passé à l'étranger. Et 
malgré toutes mes recherches, je n’ai pu les 
retrouver. Cette petite aurait dix-neuf ans, si 
elle vit encore. 

PEBDITA . — Mon âge... Comment s'appe¬ 
lait cette femme? 

ROBERT. — Madame Cazes. 

PEBDITA. — Madame Cazes !... Et tu as 
vécu longtemps avec elle, ici peut-être? 

ROBERT. — Je n’ai pas vécu avec elle, ni ici, 
ni ailleurs. J’habitais chez mes parents. 

PERDIT A, — Et cette liaison a duré long¬ 
temps? 

ROBERT : — Quatre ans. 

PEBDITA , se levant , fait quelques pas et reste 









174 


THÉÂTRE 


pensive . — Quatre ans ! Et avec moi, tu n’as 
vécu que rois mois. (Elle s'assied à droile dans 
un fauteuil .) Ah ! que cela me fait de la peine! 

(Elle pleure.) 

ROBERT , courant à elle. — Perdita, je t’en 
prie, ne pleure pas. 

PERDITA. — Laisse-moi, laisse-moi. 

ROBERT. — Écoute-moi un instant encore. 
Cette femme, je ne l’aimais pas. J’avais eu pour 
elle un caprice de jeune homme. Et un jour, elle 
a été enceinte, elle a eu un enfant, ma fille. 
C’est cette enfant qui a changé en liaison durable 
ce qui ne devait être qu’une passade. 

PERDITA. — Tu dis cela pour me consoler. 
Mais comment te croirais-je? 

ROBERT. — II faut me croire pourtant, Per¬ 
dita. 

PERDITA. — Hélas, Robert, c’est une hor¬ 
rible histoire et j’en redoute les suites. 

ROBERT . — Tout cela est loin dans le passé. 

PERDITA. - - J’ai peur que ce passé ne soit 
resté vivant. 

ROBERT. — Il est mort depuis longtemps. 
Songe un peu, j’étais presque un enfant encore, 
à peine hors du service militaire. Ma vie a com¬ 
mencé au jour où je t’ai rencontrée. Si je t’ai 
raconté cela, ce n’était pas parce que cette liai¬ 
son avait eu de l’importance, mais parce qu’elle 
m’avait laissé une fille, à laquelle j’ai pensé sou¬ 
vent et que je n’ai ',së de regretter. Vois com¬ 
bien tu es près de moi. C’est un sujet dont je 
ne parle à personne, ni à ma mère ni à ma tante. 





































LA FILLE PERDUE 


175 


II m'a semblé que je pourrais te dire à toi seule, 
comme tu me l'avais demandé, mes chagrins 
anciens, et que tu les comprendrais. Mais voilà 
que je me trouve en face d’une petite fille en 
pleurs, et c’est elle qu’il faut consoler d’abord. 
Perdita, Perdita chérie, viens dans mes bras. (Il 
la fait lever , Vallire à lui , va à un fauteuil , s’as¬ 
sied et la prend sur ses genoux. Elle cache sa 
tête sur Vépaule de Robert el passe un bras au¬ 
tour du cou de son amant.) Mais c’est qu’elle 
a vraiment le cœur gros, cetLe pauvre petite! 
(Il la caresse et /’embrasse doucement, Elle pleure 
encore.).V oyons, ce n’est pas fini? 

PERDITA. — Ce n’est que dans tes bras que 
je retrouve la paix. (Appuyant sa tête sur Vépaule 
de Robert.) A ma place. 

ROBERT. — A la place qui n’est qu’à toi. Je 
t’aime, petite Perdita. 

PERDITA. — Que tu es bon, Robert ! (Elle 
a encore un sanglot.) 

ROBERT , la berçant. — Ï1 faut la dorloter 
comme un enfant. 

PERDITA. — Je suis bien, près de toi. Sur 
ton cœur, je ne puis avoir de la peine. J’oublie 
tout, mes chagrins, mes angoisses ; une bour¬ 
rasque a obscurci le ciel, puis s’est en allée et le 
soleil revient... Si tu savais comme t: tendresse 
m’est douce. Je n’ai pas été habituée à être 
gâtée. Ma mère était assez brusque avec moi. 
Personne ne m’a bercée ainsi jamais... Ah ! oui, 
mon père, il me semble, autrefois, il y a long¬ 
temps... J’étais toute petite. Je me souviens 
à peine de lui... Quelques images indécises qui 








176 


THÉÂTRE 


flottent dans un brouillard que je ne puis per¬ 
cer. 43 

ROBERT. — Quand est-il mort? 

PERDÎT A. — Je ne sais... C’était un sujet 
que ma mère n’abordait pas volontiers. Elle 
éludait les questions sur mon enfance. Parfois 
j’ai pensé qu’elle avait quelque chose à me ca¬ 
cher ; parfois même j’ai douté de la mort de 
mon père... Pourtant, s’il était vivant, il ne 
m’aurait pas abandonnée, parce qu’il m’aimait 
vraiment... 

ROBERT. — Pauvre petite ! 

PERDÎT A. — Il était très bon. très doux avec 
moi. Il me prenait sur ses genoux et me pressait 
contre lui, comme tu le fais. Il me berçait aussi, 
en chantant une petite chanson stupide que je 
n’ai pas oubliée. (Chantant à mi-voix :) « Faites 
de la bouillie — pour Tentant qui crie — c’est 
l’enfant à son papa — le petit chat n'en aura 
pas. » 

ROBERT, avec un mouvement brusque. — 
C’est une chanson que tous les papas de France 
chantent à leurs enfants. 

PERDÎT A, se redressant. — Qu’as-tu, Ro¬ 
bert? _ 

ROBERT. — Cette chanson m’a ému. Elle 
me rappelle des souvenirs aussi. J’ai bercé ma 
fille dans mes bras comme Lu as été bercée dans 

T 

’es bras de ton père. 

PERDIT A, — Parle-moi d’elle. Maintenant, 
je puis le supporter. Je suis redevenue moi- 
même I Je te demande pardon d’avoir été 
égoïste, de n’avoir pensé qu’à mon chagrin... 








LA FILLE PERDUE 


Tu as eu de la peine, Roberl:, quant J u l’as per¬ 
due. Tu l'aimais. 

ROBERT. — Je l’adorais. C’est drôle, n’est-ce 
pas? Vois-tu un grand imbécile de vingt-trois ans 
avec un poupon dans les bras? Cet imbécile, 
c’était moi. Je la caressais, je la dorlotais sans 
fin. Elle était jolie, fine, intelligente, ah î intel¬ 
ligente... Je ne te dis pas cela parce que c’était 
ma fille, elle l’était vraiment. Elle avait les yeux 
de la couleur des tiens, pervenche... mais elle 
était blonde,'tout à fait blonde avec des cheveux 
qui ondulaient. ( Perdiia s’est redressée , elle 
l’écoule attentivement et ne le quille pas des yeux. 
Robert ne s’en aperçoit pas cl continue à parler 
comme à lui-même.) Quelles douces heures j’ai 
passées avec elle! Je l’ai vue grandir, flageoler 
sur ses petites jambes et tomber assise sur Sun 
derrière avec un gros rire qui me faisait rire tout 
de suite, tant il était contagieux. Elle était 
tendre et bonne. Ah ! un cœur d’enfant, quel 
mystère !... Entendre cette voix fraîche vous 
dire à tout instant : Je t’aime !... Et nos pro¬ 
menades aux Ghamps-Élysées, la main dans la 
main... Oue c’est loin tout cela !... [S’interrom¬ 
pant.) Mais je t’ennuie, ma chère Perdita, avec 
mes radotages. Tu vois, je n’ai jamais parlé 
d’elle. Alors je me laisse aller. 

PERDÎT A , d’une voix un peu altérée. -— Non, 
non, continue, je t’en prie. Je ne sais quel charme 
étrange et mystérieux a pour moi ce que tu 
racontes. Tu parles de choses éloignées que j’ai 
vécues aussi. Il semble que cela me rapproche 
encore de toi, et je ne sais plus si ce sont mes 









178 


THÉÂTRE 


souvenirs à moi que tu évoques ou si, par 
miracle, tu rends ton existence d’autrefois si 
vivante devant mes yeux que tu m’obliges à nvy 
mêler déjà... C’est un peu cl Trayant ; cela me fait 
un peu mal, je ne sais pourquoi, mais cela a aussi 
une grande douceur... Parle-moi encore de ce 
passé effacé, je croirai retrouver le mien. 

ROBERT . Il n’y a rien à en dire, Perdit a 
chérie. C’est une suite de très petits faits, insi¬ 
gnifiants en eux-mêmes, comme ceux que je 
viens de te raconter. Toutes les enfances heu¬ 
reuses sont les mêmes. Si tu me disais la tienne, 
elle serait toute pareille. Des baisers, de la ten¬ 
dresse, des mots qui vous touchent au fond du 
cœur... Ah ! quand ma petite fille commençait à 
bavarder, c’était délicieux. Elle m’appelait Pelot. 

PERDIT A, comme cherchant dans sa pensée 
et avec anxiété. —* Pelot, Pelot... ah oui ! Pour 
Papelot... Il y a beaucoup d’enfants, n’est-ce pas, 
qui appellent leur père Pelot? 

ROBERT , sans faire attention au ion de Per- 
dita. — Je ne sais pas ; je ne pense pas. Je veux 
croire que j’ai été le seul à être appelé ainsi. 

(Perdila se lève brusquement et se tient debout 
près de lui. Robert plongé dans ses souvenirs , con¬ 
tinue.) Je^l’appelais Jacquine, ma petite Jac- 
quine. 

PERDITAj à elle-même , bas. — Jacquine ! 
Jacquine ! Est-ce un rêve?... De quel gouffre 
monte une voix qui m’appelait Jacquine?... 
Tout tourne autour de moi. (Elle fait quelques 
pas et chancelle , appelant à haute voix :) Robert 1 
Robert ! ( Elle tombe à moitié sur te divan.) 



LA FILLE PERDUE 


179 


ROBERT, sc précipitant vers elle , la prend 
dans ses bras, la couche sur le divan et s'agenouille 
près d'elle.) Perdit a ! Qu’as-tu? Reviens à toi, 
je t’en supplie... No m’entends-tu pas? C’est 
moi qui t’appelle. 

PERDIT A, reprenant conscience . — C’est fini, 
je vais mieux... C’est un malaise. 

ROBERT . — Mais quoi, sans raison? Ah ! j’ai 
eu tort de te parler comme je l’ai fait !... 

PERDIT A, faisant un grand effort sur elle - 
même. — Non, non... Il n’y a aucune raison, 
aucune, en vérité... Ne cherche pas. Il paraît 
que toutes les femmes ont des faiblesses ainsi... 
Je croyais que cela ne m’arriverait jamais... Je 
t’écoutais avec grand plaisir, et puis c’est venu 
soudain, comme du dehors... 

ROBERT. — Ah ! tu m’as fait peur !... Et 
que tu es pâle encore, pauvre chérie ! Veux-tu 
prendre quelque chose, du thé, de l’alcool...? 

(Il la serre dans ses bras et la baise sur le front 
■Elle Vécarte doucement .) 

PERDIT A. — J’ai soif. Demande-moi du 
thé... 

ROBERT. — Je suis inquiet. 

PERDÎT A. — Ne te tourmente pas. J’ai be¬ 
soin d’un peu de repos, je ne suis que fatiguée. 
Je crois que je dormirai. Il faut que je dorme... 
Tu me laisseras seule, n’est-ce pas? Gela vaudra 
mieux. 

ROBERT , sonnant un domestique. — Je reste¬ 
rai près de toi ; je lirai, tu ne m’entendras pas. 
PERDIT A. — Mais tu as à sortir, ie crois ; 






180 


THÉÂTRE 


un rendez-vous chez ton i -taire avec ta mère. 
Ne le manque pas pour si peu de chose. 

ROBERT. — Ah ! c’est vrai, le notaire. Eli 
bien, qu’il aille au diable ! 

PERDIT A, faisant toujours effort sur elle- 
même. — Vas-y, je t’en prie. Ne crois pas que je 
sois malade. Ce n’est rien. Sais-tu la vraie raison 
pour laquelle je veux être seule un peu? C’est 
parce que je n’aime pas que tu me voies quand 
je suis pâle ainsi et laide à faire peur. Laisse- 
moi, une heure de sommeil paisible me remet¬ 
tra... Lorsque tu reviendras, je serai bien. 

( Une femme de chambre entre). 

ROBERT, à la femme de chambre. — Vous ne 
laisserez entrer personne. Apportez du thé, 
madame est un peu souffrante... Oh ! rien de 
grave, mais elle veut dormir... Je suis obligé de 
sortir un instant. Si, par hasard, madame était 
moins bien, vous me téléphoneriez tout de suite... 
Voici le numéro. (Il cherche dans sa poche et sort 
une lellre avec en-tête. Il déchire le haut de la 
lettre et le donne à la femme de chambre .) Tenez : 
Central 19-11. Du reste, je n’en ai pas pour une 
heure. ( Sort la femme de chambre. AllanUà Per- 
dita qui est couchée sur le divan et qui a les peux 
fermés.) Tu es sûre que tu ne préfères pas me 
garder près de toi? 

PERDIT A. —Va, tu vois, je dors presque déjà. 

ROBERT . — Je n’aime pas te laisser ainsi. 

PERDIT A. — Cela vaut mieux, je t’assure. 

ROBERT , la baisant sur le front. — Alors, à 
tout à l’heure, chérie, repose-toi. 




LA FILLE PERDUE 


181 


PERDIT A. — A tout à Theurt. 

(Il sort.) 

PERDITA , se relevant. — « Jacquine, ma 
petite Jacquine ! » ... Oui m’appelait ainsi autre¬ 
fois?... Mon père !... Est-il mort vraiment? Il y 
a eu des heures troubles dans la vie de ma mère. 
Je n’ose pas me souvenir ; j’hésite à regarder 
au fond de moi. Tout est confus, tout tremble 
devant mes yeux... Je ne vois plus clair... Et 
pourtant... C’est affreux, cette lutte contre 
soi-même, cette recherche à tâtons dans un 
passé obscur... A qui m’adresser?... Ah! M me Scr- 
vières, tante Marie. Elle était à Paris alors. Je lui 
demanderai des détails, beaucoup de détails, 
jusqu’à ce que je découvre la vérité... Mais il 
ne faut pas que je me trahisse. Il faut que 
personne ne sache, et surtout pas lui, surtout pas 
Robert. 

(A cet instant la femme de chambre entre avec 
le plateau de thé et le pose sur la table.) 

LA FEMME DE CHAMBRE — Comment 
est madame? 

PERDITA. — Je vais mieux. Merci, Clé¬ 
mence. Allez donc à côté chez M me Servi ères 
et dites-lui. que je désire la voir sans retard. 
Sans retard, n’est-ce pas? Et ramenez-la avec 
vous. 

LA FEMME DE CHAMBRE. — Bien, 
madame, M me Servières est chez elle, je viens 
de la voir, je la ramène à l’instant. 

(Elle sort par la parle du fond.) 



182 


THÉÂTRE 


PERDÎT A, encore haletante. — Il faut être 
forte.,, et adroite aussi. (Elle va à la glace.) Je 
suis pâle comme la mort. ( Elle prend son sac à 
main, en lire une houppetle à poudre de riz el 
s’arrange la figure devant la glace.) Là, c’est un 
peu moins mal. (Elle revient à la table où est le thé 
et s’en verse une lasse.) Je puis à peine tenir 
debout. (Elle s'assied, prend un livre, l’ouvre et 
le ferme, boit un peu de thé.) Cela va mieux, mais 
je suis encore essoufflée. { Elle respire deux ou 
trois fois profondément.) 

(Entre par le fond M me Servières à qui la femme 
de chambre ouvre la porte.) 

M me SERVIÈRES, venant à Perdila qui se 
lève. — Qu’y a-t-il, ma petite amie? Clémence 
m’a dit que vous n’étiez pas bien. Voulez-vous 
vite vous asseoir. C’est vrai, vous avez la figure 
fatiguée. 

PERDIT A, s’asseyant. — Un simple malaise, 
madame. Rien de sérieux. Robert a été obligé 
de sortir un instant et m’a laissée pour que je 
dorme un peu. Mais je me suis soudain sentie 
mieux et j’ai pensé que vous seriez assez gen¬ 
tille pour me tenir compagnie et prendre une 
tasse de thé avec moi. 

M me SERVIÈRES. — C’est une excellente 
idée. Je ne vous vois jamais seule, car Robert 
ne vous quitte guère. Nous causerons tran¬ 
quillement. Mais d’abord, est-ce qu’il vous en 
coûterait beaucoup de m’appeler « ma tante » on 
« tante Marie » ? De vous à moi, ce « madame » 
à chaque fois me choque horriblement. Quand 




LA FILLE PERDUE 


183 


vous dites « madame », c'est comme si vous te¬ 
niez à marquer que vous n’êtes pas très assurée 
de votre position ici. Nous n’avons rien ait ma 
soeur et moi, pour être traitées ainsi. 

j PERDÎT A. — Vous êtes très bonne, tante 
Marie. Me permettez-vous de vous embrasser? 

M me SERVIÈRES, Vattirant à elle cl Vem¬ 
brassant sur les deux joues . —- C'est un bien joli 
cadeau que vous faites à une vieille femme comme 
moi, de lui donner vos joues fraîches. {Perdiia se 
rassied et sert le Ihé.) Nous n’avons pas besoin de 
chercher bien loin un sujet de conversation : 
Robert. 

PERDÎT A. — Je voulais justement vous 
parler de lui, tante Marie. 

M me SERVIÈRES. — C’est étonnant ! Il m a 
l’air d’un heureux homme, mon neveu. 

PERDIT A. — Je crois qu’il a été très heureux 
avec moi. 

M me SERVIÈRES y levant le nez. — Pour¬ 
quoi mettez-vous cela au passé, Perdiia? 

PERDÎT A. — Par prudence. Il m’a appris 
qu’il ne fallait pas délier les dieux. 

Mme SERVIÈRES . — Voilà, en effet, une 
phrase à la manière de Robert. Mais c’est une 
bêtise. Robert est fixé pour la vie. 

PERDIT A. - — Il n’y a pourtant que trois 
mois, tout juste, aujourd’hui, que nous vivons 
ensemble. Est-ce sur une si courte expérience 
que vous pouvez juger? 

M me SERVIÈRES. — Ah çà ! mon enfant, 
qu’y a-t-il donc? Vos paroles sonnent drôlement. 

PERDIT A. -- Il n’y a rien. Je dis seulement 



184 


THÉÂTRE 


que Robert a beaucoup vécu avant de me con¬ 
naître, qu’il a eu des liaisons qui onL duré plus 
de trois mois et qu’alors... 

M me SERVIÈRES , Vinterrompant. — Ah 1 
je vois... Mais, petite sotte chérie que vous êtes, 
qu’allez-vous vous mettre en tête? Robert a 
vécu comme tous les hommes, il a eu des succès 
faciles... 

PEEDITA , simplement. — 11 n’a pas eu de 
peine avec moi non plus. 

M me SERVIÈRES , la grondant doucement. — 
Décidément, Pcrdita !... Robert n’a rien eu de 
sérieux dans sa vie ; pas une femme à laquelle 
il se soit vraiment attaché, pas une à laque! e il 
ait envisagé de lier son avenir. 

PERDIT A. — Pourtant, il a eu une longue 
liaison qui a duré des années avec une femme 
dont il a eu une fille. 

M me SERVIÈRES. — Gomment, vous savez 
cela? Robert vous en a donc parlé? 

PERDIT A. — Il m’a parlé longuement de sa 
fille aujourd’hui. 

M me SERVIÈRES. — C’est étrange. 11 ne 
nous en ouvre jamais la bouche. 

PERDIT A, avec un mouvement d’orgueil. — 
Robert n’a pas de secret pour moi. Il ne m’a 
rien caché de sa vie et je sens qu’il est heureux 
de me parler de sa fille, de sa petite Jacquinc 
comme il dit. Mais sur la mère de cette enfant, 
je ne sais pas grand’chose et je ne veux pas 
l’interroger. Qu’est devenue cette femme? N’est- 
ce pas pour me rassurer que Robert m’a dit 
qu’elle avait disparu? N’a-t-elle pas écrit? 




LA FILLE PERDUE 


185 


Quelle était sa situation de fortune? Ne sait-on 
vraiment rien sur elle? 

M me SERVIÈRES. — Robert vous a dit la 
vérité. Nous ne savons rien. Cette M me Cases 
vivait probablement sous un nom qui n’était 
pas le sien. Lorsqu’elle a quitté Paris, elle n’a 
laissé aucune adresse ; elle n’a jamais écrii. 
Nous avons appris plus tard — mais encore 
c’étaient des bruits que nous n’avons pu vérifier 
— qu’elle s’était remariée en Amérique. Sur sa 
fille, silence complet. Vit-elle encore? Elle doit 
ignorer — cela va sans dire — que sa naissance 
est irrégulière. On aurait pu croire que Robert 
l’avait depuis longtemps oubliée. Mais non, il y 
pense toujours et il garde précieusement un 
portrait de sa fille près de lui. 

PERDIT A, avec vivacité. — Un portrait, 
dites-vous, il a un portrait de sa fille ! 

M me SERVIÈRES. — Oh! une simple petite 
photographie qu’il avait faite, lui-même, quand 
elle avait quatre ans. 

PERDIT A. — Quatre ans, vous êtes sûre? 

Mme SERVIÈRES. — Mais oui... Qu’est-ce 
qui vous surprend dans ce que je dis, Perdita? 

PERDIT A, s oubliant . — Il a un portrait de 
sa fille... à quatre ans !... Il faut que je le voie. 
Où est-il? (Elle est de nouveau tendue et pâte.) 

M me SERVIÈRES. — Comme vous vous 

<>■ 

passionnez ! En quoi celte photographie peut- 
elle vous intéresser tant? 

PERDITA , se reprenant. — En effet, c’est 
absurde. Mais Robert m’en a parlé, aujour¬ 
d’hui même, pour la première fois, et avec tant 


186 


THÉÂTRE 


de douceur et d’émotion, que j’ai une envie 
maladive de voir cette enfant. Il Ta fait vivre 
devant mes yeux. Alors je voudrais confronter 
l’image que je m’en suis faite avec la réalité. 

M me SERVIÈRES. — Ah ! comme tout ce 

■ i j # * 

qui est de Robert vous touche, Perdita ! Nous 
n’avons pas cette photographie, sans cela, je 
vous l’aurais montrée. La seule épreuve, Robert 
la détient. En voyage, il l’emporte avec lui, 
je le sais. A Paris, il la range, je crois, dans son 
bureau, car il souffrirait de l’exposer aux regards 
de tous. Mais, puisque Robert vous a prise pour 
confidente, Perdita, il ne refusera pas de vous 
la faire voir. 

PERDÎT A, elle-même. — Dans ce bureau 

4 ■* * 

tout près de moi !... ( A M me Seruières.) Vous 
avez raison, tante Marie. Robert me la montrera, 
sans doute, dès son retour. 

M me SERVIÈRES. — Comme vous êtes ner- 

■« 

veuse, Perdita ! 

PERDITA. — Je vous demande pardon. Cette 
V conversation avec Robert m’a émue plus que je 
ne le pensais. 

M& e SERVIÈRES. — Je crois que c’est de 
calme que vous avez besoin, mon enfant. Pour¬ 
quoi n’essaieriez-vous pas de dormir jusqu’à 
l’heure du dîner? 

PERDITA. -— C’est vrai, je suis fatiguée. 
Je f âcherai de me reposer. 

M me SERVIÈRES , se levant et allant à elle. 
— Je vous laisse. (Elle lui prend les mains.) Mais 
vous avez de la fièvre. Voulez-vous que je fasse 
venir notre médecin? 





LA FILLE PERDUE 


187 


PERDÎT A, — Oh ! non, pas de médecin ! 
Une heure de sommeil dissipera ce malaise... 
Au revoir, tante Marie, embrassez-moi, je vous 
prie. Je sens que vous m’aimez. Il faut m’aimer 
toujours, n’est-ce pas? 

M me SERVIÈRES. — Mais que dites-vous 
là, Perdita? Vous allez m’effrayer. 

PERDIT A. — Il y a des instants où j’ai peur, 
tante Marie. Nous étions si heureux, Robert et 
moi, d’un bonheur au delà de ce qu’on peut 
rêver. Alors, à la seule idée que ce bonheur pour¬ 
rait être détruit, je perds la tête, je voudrais 
mourir... 

M me SERVIÈRES , se penchant sur elle et 
Vembrassant. — Perdita, revenez à vous. Vous 
avez des idées noires aujourd’hui. Cela nous 
arrive, hélas ! Et puis pourquoi aller chercher 
dans le passé de Robert? Allons, n’y pensez 
plus. Vous êtes heureuse ici. Tout le monde 
vous aime. Robert ne vit que par vous. Voilà la 
réalité. Reposez-vous et vous vous réveillerez 
gaie et brillante, comme à l’ordinaire. Je vous 
laisse. Je ferai prendre de vos nouvelles ce soir. 
Et si demain vous êtes encore souffrante, je vien¬ 
drai passer un moment avec vous. Au revoir, 
mon enfant. 

PERDITA, — Au revoir, tante Marie. 

. (M me Servières sort par la porte du fond. Per - 
diia se lève , va à la cheminée et sonne. Elle 
marche de long en large dans le cabinet de 
travail. La femme de chambre apparaît.) 

PERDITA. — Emportez le thé, Glémence, 




188 


THEATRE 


et qu’on ne vienne me déranger sous aucun pré¬ 
texte ! Je veux dormir une heure au moins. 

CLÉMENCE. — C’est bien, madame. 

[Elle prend te plateau de thé et sort. Le jour 
est tombé. Il fait gris dans la pièce. Perdila 
reste immobile un instant, puis va jusqu'au 
bureau, s'arrête et le regarde longuement. 
Soudain elle s'en écarte avec brusquerie, elle 
fait quelques pas jusqu'à la jenêlre, s'accro¬ 
che au rideau comme pour ne pas tomber. 
Elle regarde au dehors, puis de nouveau scs 
yeux reviennent ail bureau et le fixent. Elle 
s’en rapproche. De nouveau , elle s'en écarte. 
Elle respire difficilement et s'assied dans un 
fauteuil. Elle passe tes mains sur son front et 
relève ses cheveux. Elle ferme les yeux, les 
rouvre et regarde encore le bureau. Elle se 
lève, reste indécise, puis à pas lents se dirige 
vers la porte de droite, met la main sur la 
poignée et enir'ouvre la porte.Soudain elle la 
ferme avec force et revient vers le bureau 
d'un pas résolu .) 

PERDIT A. — Je ne dormirai pas tant 
que je ne l’aurai pas ouvert. (Elle allume la 
lampe qui est posée sur le bureau et s'assied. 
La scène maintenant est sombre. Perdila n'est 
éclairée que par la lampe. Elle ouvre un tiroir 
à gauche.) Ah ! il n’est pas fermé à clef. (Elle 
prend des papiers.) Qu’y a-t-il ici? Des comptes, 
un carnet de chèques... Ce n'est pas là que 
je vais me trouver moi-même, f Elle ouvre 
un second tiroir à gauche.) Papiers de famille. 





LA FILLE PERDUE 


189 


Cela semble intéressant. (Elle sort une grande 
enveloppe et en lire des papiers.) État civil, 
contrat de mariage. {Elle met la main dans le. 
tiroir el en sort un revolver.) Ah !... (Elle le regarde 
un instant avec effroi , puis le rejellc dans le tiroir 
où elle replace les papiers.) Cherchons ailleurs. 
(Elle ouvre un tiroir à droite et sort une petite 
enveloppe.) Là, sur le dessus, comme une enve¬ 
loppe que l’on sort souvent et qu’on remet soi¬ 
gneusement à sa place pour la retrouver le len¬ 
demain!... C’est cela... Il y a même une date, 
1906... En 1906 j’avais quatre ans. (Elle a 
Venveloppe fermée dans sa main.) Je connais 
cette photographie. C’est la seule de moi qu’il 
y ait à cet âge-là. Ma mère l’avait gardée... Elle 
me représente aux Champs-Élysées près de la 
voiture aux chèvres. Je me souviens. Je n’ai 
pas de chapeau, mes cheveux — ils étaient 
blonds alors — tombent sur mes épaules ; je 
suis en blanc. C’était l’été sans doute. (Elle laisse 
tomber Venveloppe sur le bureau.) A quoi bon la 
regarder? Je la vois comme si elle était devant 
moi... Il me semble même maintenant que je 
me souviens quand elle a été prise. C’est curieux, 
les souvenirs. Si on les cherche, ils s’effacent 
devant vous. Et soudain, ils reviennent, vous 
assaillent. (Elle reprend Venveloppe , joue un 
instant avec elle, puis Vouvre et en lire une pelile 
photographie. De la même voix tranquille :) J’étais 
jolie quand j’étais enfant. Je ne savais pas que 
la Némésis, comme dit Robert, apparaissait 
sous une forme aussi charmante ! Mais comme 
j’étais sérieuse ! Mes yeux voyaient dans l’ave- 



190 


THÉÂTRE 


nir, faut-il croire... Mes cheveux sont plus foncés. 
Ils ne sont dorés que quand la lumière joue sur 
eux. ( Elle Henl la photographie devant elle.)... Et 
maintenant, tout est fini déjà ! Il semble que 
j’aie vécu cent ans en quelques heures... (Elle 
remet la photographie dans son enveloppe , la 
glisse dans le tiroir qu'elle ferme.) Je voudrais 
être ailleurs, à m’engourdir, au soleil, toute seule, 
loin d’ici, près des récifs de corail dans les mers 
du Sud. (On entend un coup de timbre.) C’est 
Robert qui rentre. Il n’a pas mis longtemps à 
faire sa course. Il va venir ici... Ah ! que je suis 
fatiguée ! On croirait, que la vie s’écoule de moi... 
(Elle reste assise , la tête entre ses mains , sans 
prêter aucune attention à Ventrée de Robert.) 

(Robert enir'ouvre doucement la porte et regarde 
dans la pièce. Il vient à Perdit a, V entoure 
de ses bras. Elle ne bouge pas.) 

ROBERT. —■ Perdita, ma chérie. 

PERDIT A j absente. — Ah ! c’est toi. 

ROBERT. — Tu vois, j’en ai eu vite fini là- 
bas. Eh bien, tu vas mieux. Tu es déjà levée. 
(Frappé soudainement de Vimmobilité de Perdita.) 
Mais,Perdita, qu’y a-t-il? (Il lui prend les mains.) 
Tu as les mains glacées !... Regarde-moi ( Elle 
ne bouge pas.) Regarde-moi. (Il lui prend la 
tête et la tourne doucement vers lui.) Quels yeux 
as-tu aujourd’hui? 

PERDITA 1 faiblement — Je suis malade... 
Il faut me laisser tranquille. Ne me touche pas, 
fais attention. Tu tomberais malade aussi. 

ROBERT, la prenant dans ses bras et la menant 









LA FILLE PERDUE 


au divan. — Perdita, reviens à toi... Là, couche- 
toi, tu es bien ainsi. Non, ne parle pas. Repose- 
toi. Tu es blanche comme un linceul... (Il lui 
lient les deux mains dans une des siennes, de 
Vautre, il lui caresse doucement le front.) J'ai eu 
peur, Perdit a. Tu me regardais avec des yeux 
égarés, comme si tu ne me voyais pas... Ah ! un 
peu de couleur revient sur tes joues pâles. 

PERDIT A, encore à demi-consciente. — Que tu 
es bon, Robert ! Que tu me soignes bien 1 

ROBERT. — Attends un instant, chérie. Je 
veux donner des ordres pour qu’on prépare la 
chambre et qu’on téléphone au médecin. Ce 
n’est rien, je sais, tu n’es pas malade. Ce n’est 
pas pour toi, à vrai dire, c’est pour me rassurer 
seulement. (Il veuf se lever.) 

PERDIT A, le retenant. — Ne t’en va pas, 
Robert, je ne puis rester seule. J’ai peur que tu 
ne reviennes plus. Reste près de moi encore un 
moment. 

ROBERT . — Je ne te quitterai pas une 
minute. (Il presse un bouton de sonnette sur la 
bibliothèque tournante . Il soulève un peu Perdila 
et prend la tête de sa maîtresse sur ses genoux.) 
Vous êtes bien ainsi, mon amour. 

(Clémence ouvre la porte.) 

. ROBERT. — Clémence, préparez le lit pour 
madame et mettez une boule d’eau bien chaude. 
Dites à Alfred de téléphoner à M. Bergeron qu’il 
vienne le plus vite possible. (Sort la femme de 
chambre. A Perdiia :) Tu te coucheras dans un 
instant. 






192 


THÉÂTRE 


PERDIT A, toujours faible. — II semble que 
je sois tombée d’une tour très haute. Je suis 
brisée, j’ai mal partout. 

ROBERT. — Pauvre petite, toi que j’ai tou¬ 
jours vue si solide ! Quelle secousse ! ( îl se 
penche sur elle et lui baise le front. Elle le repousse 
doucement de la main.) Est-ce que je t’ai fait 
mal? 

PERDÎT A. — Il ne faut pas... 

ROBERT . — Oue dis-tu? 

PERDÎT A. — Il ne faut pas me toucher... 
Je t’expliquerai tout à l’heure quand je serai 
plus forte. 

ROBERT. — Tu n’es pas encore toi-même et 
je ne comprends pas tes paroles. Mais repose- 
toi... Il te faut du calme, et dormir aussi. 

PERDÎT A. — Je ne pourrai pas dormir. 

ROBERT. — D’où te vient ce malaise? Tu 
étais si bien ce matin. Ce n’est pas notre con¬ 
versation, pourtant, je ne me le pardonnerais 
pas. 

PERDIT A, qui reprend ses forces. — Il y 
avait de l’orage dans l’air que nous respirions, et 
soudain la foudre a éclaté, détruisant tout... 
Mais je vais mieux. J’étais si faible que j_^ avais 
presque perdu conscience, je te voyais comme 
dans un nuage ; je ne pensais à rien... Mainte¬ 
nant le brouillard se dissipe. (Poussant un cri.) 
Ah ! c’est une autre douleur, Robert, Robert ! 
je ne puis la supporter. 

ROBERT, se penchant vers elle. — Perdita, tu 
souffres encore? Ma pauvre enfant î 

PERDITA, Vécartant doucement. — Laisse- 











LA FILLE PERDUE 


193 


moi, je vais mieux, je ne suis plus malade. Tu vas 
le voir du reste. Il faut que je te parle. 

ROBERT. — Ou’est-ce qui te presse? Quand 
tu seras remise, il sera temps. 

PERDIT A. -—■ Je ne dois pas attendre, pas 
une minute... Seulement, ne reste pas là, si près de 
moi, car cela me rend presque impossible de dire 
ce qu’il faut que je te dise... Écarte-toi un peu, je 
te prie. ( Elle le repousse un peu. Ne m’en veuille 
pas... Mets-toi dans ce fauteuil, là, en face de 
moi... Comme Robert hésite.) Ne me contrarie 
pas pour une si petite chose. ( Robert , cette fois-ci , 
sans dire un mol, s’assied dans le fauteuil et attend.) 
Ah ! j’ai encore une prière à t’adresser... Ne me 
regarde pas ainsi... Je serai sans force si tu me 
regardes. 

ROBERT. — Je ferai ce que tu voudras, bien 
que je ne puisse deviner où tu veux aller 

(Il détourne les yeux , mais les reporte à plusieurs 
reprises sur Perdila.) 

PERDIT A. — Ce que j’ai à dire est difficile, 
vois-tu. En vérité, c’est au delà des forces 
humaines. Il faut que je ne pense à rien, sauf à la 
tâche que j’ai devant moi. 11 importe que je ne 
laisse pas mon esprit divaguer, que ma parole 
aille droit au but. Robert, as-tu confiance en 
moi? 

ROBERT. — J’ai en toi une telle confiance, 
entière, absolue, qu’il n’est au pouvoir de per¬ 
sonne, pas même au tien, de la détruire. 

PERDIT A. — Il faut qu’il en soit ainsi. C’est 
bien... Tu sais aussi que je ne puis te vouloir 




194 


THÉÂTRE 


aucun mal, que ton bonheur m’est plus précieux 
que la vie. 

ROBERT. — Je le sais, Perdita, mais le ton 
solennel de tes paroles m’effraie. 

PERDITA. — Attends... Il faut que tu 
saches aussi que je suis maintenant moi-même, 
qu’il n’y a plus aucune faiblesse en moi, aucune 
trace d’égarement, que je vois clair, que je ne 
me trompe pas... Sache enfin que ce que je vais 
te dire est sans appel, et, écoute-moi bien, ne 
peut être discuté. ( Elle s'arrête un instant comme 
pour rassembler ses forces.) Robert, il faut que 
je te quitte. 

ROBERT , courant à elle et se jetant à ses 
genoux. —- Perdita, tu dis avec un accent sérieux 
et qui me glace, des folies. Ce n’est pas toi qui 
parles ainsi, ma petite Perdita. C’est quelqu’un 
de nouveau, que je ne connais pas. qui me fait 
mal. Reviens à toi, je t’en supplie. 

PERDITA , le relevant. — Relève-toi, Robert, 
tu ne dois pas rester à mes genoux.,. Pardonne- 
moi la peine que je te fais aujourd’hui; je n’en 
suis pas responsable; je souffre autant que toi. 

ROBERT , avec une grande nervosité. — Tu 
comprends bien, Perdita, que je n’accepte pas 
un instant les paroles que tu viens de prononcer. 
Je les prends avec beaucoup de calme, parce que 
je n’y accorde, parbleu, aucune signification. 
Seulement, il faut que tu m’expliques ce qui a pu 
t’amener à penser, même un instant, que nous 
pourrions nous quitter, nous, toi et moi. Tu n'y 
songes pas, vraiment. De quelle méchante fée 
as-tu été victime? Voyons, dis-moi cela simple- 







LA FILLE PERDUE 


195 


ment, comme il convient entre nous deux. Dis- 
moi quelles visions t’ont troublée. 

PERDITA. — Hélas, Robert, pour le repos 
de ton esprit, il ne faut pas me questionner. 

ROBERT. — Peut-il être une torture pire 
que ce silence obstiné? 

PERDITA. — En effet, tu as à redouter pire 
encore. 

ROBERT , avec autorité. — En voilà assez. 
Comment supporter de ta part ces menaces voi¬ 
lées? Elles sont inadmissibles entre nous. A je 
ne sais que sujet, tu t’es fait, sans doute, des 
montagnes de rien. Mais il suffît que tu sois 
franche avec moi comme tu le dois et ces ima¬ 
ginations s’évanouiront. C’est cela que j’attends 
de toi maintenant. 

PERDITA. — Robert, je t’en supplie, ne me 
parle pas sur ce ton-là. Je n’ai rien fait contre 
toi, tu me connais assez pour en être sûr. Je 
t’adjure de me croire, je t’adjure de ne pas m’in¬ 
terroger. Accepte en silence ce que je te dis ; il 
faut nous séparer. 

ROBERT , changeant de ton. — Mon cœur, 
comme tu me tortures !... 

PERDITA. — Pas cela, non plus, je t’en 
prie. Je puis encore moins le supporter. 

ROBERT , continuant sur te même ion. — 
Sais-tu combien je t’aime? Sais-tu que tu t’es 
emparée de moi tout entier? C’est une sorcellerie, 
vraiment. Je ne m’appartiens plus. (Il t’entoure 
doucement de scs bras sans en faire sentir l’étreinte.) 
J’aime ton esprit, j’aime ton corps et ton cœur. 
Je ne puis penser à toi sans que soudain un flot 












196 


THÉÂTRE 


de tendresse m’envahisse ; je ne puis te toucher 
sans un frémissement de tout mon être. Main- 

m 

tenant même, d’être si près de toi, je ne peux 
plus parler... Je t’aime, Perdita. 

(II se penche et veut la baiser sur les lèvres.) 

PERDITA, se levant d’un bond. — Non, non, 
va-t’en. Fuis-moi... 

ROBERT, se relevant. — Je ne sais où je suis, 
je perds la tête... Cette fois-ci, tu parleras, je 
l’exige. 

PERDITA. — Je ne puis parler, je te l’ai dit. 

ROBERT , s’emportant. — Quel supplice m’in- 
lliges-tu? C’est toi, toi, Perdita, qui me repous¬ 
ses I Tu ne veux plus de mes baisers. Est-ce que 
je te fais horreur? Est-ce cela que je dois com¬ 
prendre et que tu ne peux dire? 

PERDITA. — Robert, ne continue pas... 

ROBERT , dans le même mouvement, — Ou 
bien es-tu simplement lasse de moi? Déjà ! Ah ! 
je commence à entrevoir la vérité. Tu es jeune 
et je ne le suis plus. Voilà toute l’affaire... J’avais 
eu l’orgueil de croire que je saurais t’attacher à 
moi... J’étais fou, je le vois. A quoi bon fermer 
les yeux à l’évidence? Toutes choses s’éclairent 
maintenant, et ce refus absurde, obstiné,-de te 
marier. Parbleu, tu ne voulais pas te lier et 
engager ton avenir qui est long au mien qui touche 
à son terme.' 

PERDITA. — Tais-toi 1 Ne me montre pas un 
Robert égaré que je ne reconnais plus. 

ROBERT. — Il ne me reste, en effet, qu’à me 
taire. Un homme comme moi ne plaide pas une 
telle cause. Il y a des défaites qu’il faut accepter 



LA FILLE PERDUE 


197 


en silence. Séparons-nous, comme tu ie veux. 
Puisque tu ne m'aimes plus, va-t'en. Tu es libre, 

PERDIT A. qui est debout el qui chancelle, se 
redressant. — C’en est trop. Tu me forces à révé¬ 
ler ce que, pour toi, je voulais tenir caché Tu 
sauras la vérité, puisqu’il te la faut Mais fais 
attention, c’est toi qui te détourneras de moi 
avec horreur... Les dieux ont répondu au défi. Tu 
verras la Némésis. (Elle court au bureau, ouvre 
le tiroir de droite , sort la photographie de son enve¬ 
loppe et la brandit devant Robert aller ré.) Regarde ! 
Ce n’est pas ainsi que tu te représentais la Némé¬ 
sis. Elle a quatre ans, des cheveux blonds et bou¬ 
clés comme un ange. Il n’y a que ses regards qui 
soient sérieux, sans doute parce qu’ils voient 
dans l’avenir... Eh bien ! tu comprends mainte¬ 
nant? (Robert reste muet. Perdiia tout près de lui.) 
Cette petite fille en robe blanche, c’est moi ! 

ROBERT, à voix basse. — C’est toi I C’est toi !... 

(Il s'écarte d'elle.) 

PERDIT A, se jetant sur lui et V enlaçant. — 
Robert, Robert, je t’aime ! Ne m’abandonne pas ! 

(Elle tombe à ses pieds évanouie.) 


* 


RIDEAU 




ACTE III 


P 


Même décor, le matin . 

Le soleil entre par la grande fenêtre à droite . Il y a de 
belles {leurs sur la table. 


(Entrent M me Duprey el M me Seroières.) 

M me SERVIÈRES. — Robert n'est pas là? 

M me DUPREY. — Il a dû passer chez Per- 
dita. C'est l'heure où elle se réveille. Nous pou¬ 
vons l'attendre un instant. Nous saurons ainsi 
comment elle a dormi. 

M^e SERVIÈRES. —- Oh ! je n'ai pas d’in¬ 
quiétude à son sujet. Jamais je n'ai vu de con¬ 
valescence plus rapide et plus éclatante. Et pour¬ 
tant Perdita a été à la mort. 

M rae DUPREY. — Tu ne sais pas combien je 
me suis attachée à cette petite, Marie. Lorsque 
nous l’avons connue àSaint-Moritz,elIeme-faisait 
un peu peur avec ses idées on ne sait d’où ; mais 
elle est pure, et bonne, et droite. J’ai senti com¬ 
bien je l’aimais quand nous avons été sur le point 
de la perdre. 

M me SERVIÈRES. — Enfin, nous voici hors 
d’aiïaire. Robert pourra se reposer à son tour. 

M me DUPREY. — Il n’est que temps. Il a 
si mauvaise mine, mon garçon. 




LA FILLE PERDUE 


Mme SERV IÈRES. — Eh ! n’est -ce pas natu¬ 
rel après la crise qu’il a traversée? Voir la femme 
que l’on aime sur le point de mourir, la veiller 
nuit et jour, comment s’étonner qu’il soit fati¬ 
gué? 

M me DU PRE Y . — Tu as raison, Marie, mais 
il n’y a pas que la fatigue chez mon garçon. Voilà 
deux semaines déjà que Perdita est hors de dan¬ 
ger. Robert pourrait être fatigué et heureux. Est- 
il heureux? Non, et pourtant Perdita est guérie. 
Tant qu’elle était menacée, je lisais en lui sans 
peine; il ne songeait, cela va de soi, qu’à la sauver. 
Mais depuis qu’elle est rétablie, il est chaque jour 
plus triste, plus préoccupé. C’est ceia qui m’in¬ 
quiète. Avec nous, il reste silencieux comme s’il 
avait un secret à garder. 

M me SERVIÈRES. — La secousse a été plus 
forte que nous ne le pensions. 

M me DUPREY . — Non, non, ce n’est pas 
cela seulement, tu le sens bien comme moi. 

M me SERV IÈRES. — C’est vrai, il y a là 
quelque chose qui nous échappe. 

,M me DUPREY. — Je ne puis supporter de 
voir Robert ainsi. Si nous savions ce qui le tour¬ 
mente, nous pourrions sans doute venir à son 
secours. Mais nous ne savons rien et sommes là à 
nous ronger dans notre impuissance. C’est pour¬ 
quoi j’ai pensé, Marie, que tu pourrais causer 
avec lui et essayer de trouver ce qu’il nous 
cache. 

M me SERV IÈRES. — Crois-tu que c’est fa¬ 
cile? Ce serait à toi de lui parler. 

M me DUPREY. —• Ah! certes non. Je ne 


















J ■ 


Mme SERVIÈRES. — C’est lui. 


[Entre Robert par la porte de droite . Sa mère se 
lève et va à lui.) 

M me DUPREY. — Comment est Perdita, ce 

matin? 

RO RE RT. — Très bien. 

Ÿ M me DUPREY. — Et toi.mon grand garçon? 
ROBERT. — Moi. maman, je vais bien. 

Mme DUPREY. — Tu as l’air fatigué. Tu 
devrais sortir un peu. Pourquoi n’cmmènerais-tu 
pas Perdita? 

ROBERT. Tu as raison. Il fait beau. Je lui 

proposerai d’aller jusqu’au Bois après déjeuner 

«■ 


[La porte de droite s’ouvre. 


puis discuter avec lui ; je m’énerve, j’ai des 
larmes plein les yeux ; il m’embrasse, et c’est fini, 
je n’en sais pas plus qu’avant. C’est comme cela 
que se terminent toutes nos discussions. Mais toi, 
tu es plus habile, et tu as aussi plus d’expérience 
de la vie ; enfin Robert t’aime autant que moi. 
Peut-être apprendras-tu ce que nous voulons 
savoir, peut-être le devineras-tu à demi-mot. 
Alors nous pourrons venir en aide à mon garçon. 
Mais comment guérir une maladie que l’on ne 
connaît pas^ 

M me SERVIÈRES. — Ne te fais pas trop 
d’illusions. Mais enfin, je veux essayer. Cela me 
fait de la peine aussi de voir mon neveu prome¬ 
ner sa tristesse dans cet appartement. 

M me DUPREY. — Il va venir ici en sortant 
de chez Perdita. Je vous laisserai seuls. 


200 


THÉÂTRE 








LA FILLE PERDUE 


201 


pour profiler des quelques heures de soleil. 

M me DUPEE Y. — Et, en revenant, vous 
goûterez chez moi. 

ROBERT. — C’est entendu. 

M me DUPREY . — Alors, à cette après-midi. 

ROBERT. — Tu te sauves déjà? 

M me DUPREY. — Eh ! mon petit, j’ai mon 
ménage et le tien à diriger. Et puis, je veux ache¬ 
ter des gâteaux moi-même pour le goûter.Perdita 
a un tel appétit... Je te laisse avec ta tante. Au 
revoir. 

(Elle sort par le fond.) 

M me SERVIËRES. — Ainsi, Perdita a bien 
dormi? 

ROBERT. — Elle a dormi d’une traite, paraît-il, 
d’hier soir à ce matin. C’est beau la jeunesse. 

Af me SERVIËRES. — Il ne restera bientôt 
plus de trace de cette crise si grave. Un de ses 
résultats aura été d’attacher à jamais ta mère à 
Perdita. Jusque-là elle était un pou sur la défen¬ 
sive. Maintenant, elle lui a donné tout son cœur. 

ROBERT , avec fièvre. — Ah ! rien ne peut me 
faire plus plaisir que ce que tu médis là, ma tante ! 
Oui, il faut aimer Perdita, toutes deux, la chérir, 
l’entourer, ne pas la laisser seule... 

M me . SERVIËRES. — Mais avec quelle cha¬ 
leur parles-tu tout à coup? Pourquoi cette émo¬ 
tion en me disant des choses si simples, si natu¬ 
relles? On dirait, ma parole, que tu as oublié 
comment nous avons accueilli Perdita chez nous. 
Qu’as-tu à craindre de notre part? Pourquoi 
t’enflammer ainsi? 













202 


THÉÂTRE 


ROBERT. — C/est vrai, je suis absurde. Ne 
sais-je pas que je puis compter sur vous? 

M me SERVI ÈRES. — Compter sur nous ! 
Encore un mot inexplicable. Mais qu’as-tu, Ro¬ 
bert? 

ROBERT. — Rien, rien, en vérité. C’est un 
reste de fatigue ancienne... Il ne faut pas y faire 
attention, ma tante. 

M me SERVI ÈRES. — N’y pas faire atten¬ 
tion est vite dit. Si tu voyais la mine que tu as ! 
Ta mère s’inquiète. 

ROBERT. — Oh 1 il y a quarante ans que cette 
pauvre maman se fait des soucis à mon sujet. 

M me SERVIÈRES. — Cette fois-ci, non sans 
raison, car nous trouvons toutes deux qu’à ton 
âge tu devrais te remettre plus vite de la crise 
que tu as traversée. 

ROBERT. — Il faut croire que je ne suis pas 
aussi jeune que je le parais. 

M me SERVIÈRES .— Quelle absurdité! Non, 
il y a autre chose que tu nous caches et je ne veux 
pas te demander ce que tu préfères garder secret. 
Mais je suis une vieille femme, Robert, et tu sais 
que je t’aime comme si tu étais mon fils et tu me 
permettras de te parler, une fois au moins r îibre- 
ment sur un point qui me préoccupe un peu. Tu 
as trouvé une compagne telle — ta femme de¬ 
main (j Robert ne peut réprimer un mouvement) — 
qu’il est impossible de t’en souhaiter une meilleure. 
Mais il faut dans toute union quelques ménage¬ 
ments. Tu aimes la vérité, dis-tu, mais toute 
vérité n’est pas bonne à dire. Pourquoi as-tu 
parlé à Perdita de ton passé? 









LA FILLE PERDUE 


203 


ROBERT , agité. — Comment sais-tu cela, ma 
tante? 

M™ SERVIËRES. ~ Mais de la façon la 
plus simple. Perdita me l'a dit le jour même où 
elle est tombée malade. Elle a su que tu avais eu 
une fille. 

ROBERT. — Je t’en prie, ma tante, ne parlons 
pas de cela. C’est un sujet qui in’a toujours été 
pénible. Il me l’est devenu plus encore. 

M me SERVIËRES. — Je suis bien fâchée de 
réveiller une douleur ancienne. Je ne t’en parle que 
parce que Perdita dans son délire appelait Jac- 
quine... 

ROBERT , plus agité et l'interrompant. — II 
n’y a là qu’une coïncidence, tante Marie. Que vas- 
tu chercher? 

M me SERVIËRES. — Mais rien du tout, 
Robert; je voulais dire simplement que cela lui 
avait fait de la peine. 

ROBERT. — Ah ! sans doute, mais ne va pas 
bâtir des hypothèses absurdes sur un tout petit 
fait comme celui-là. 

AT”« SERVIËRES. — Je ne bâtis pas ; je 
sais seulement que tu t’emportes sans que j’en 
puisse comprendre la raison. Plus nous parlons et 
plus je me sens inquiète. On vit dans une étrange 
atmosphère près de toi. Fais attention que Per- 
• dita, qui a besoin de calme encore et de bonheur, 
ne s’en aperçoive ! 

ROBERT. — Hélas, hélas ! je lui ai fait tant 
de mal déjà que je ne puis le racheter. 

M me SERVIËRES, se levant. — Que dis-tu, 
Robert? 






204 


THÉÂTRE 


ROBERT , avec désespoir. — Ah ! ma tante, 
laisse-moi, ne me questionne pas ; je ne puis te 
répondre. Tu viens de le dire : il y a des cas où il 
vaut mieux vivre dans l’ignorance et lemensonge. 
Que ne î’ai-je su plus tôt? Aujourd’hui, il est trop 
tard. Perdita maintenant ne pourra plus suppor¬ 
ter ma présence auprès d’elle. 

M me SERVIÈRES. — Tu déraisonnes. Gom¬ 
ment une idée aussi folle peut-elle se présenter à 
toi? 

ROBERT. — Attends, attends, et tu verras... 
Jusqu’à présent, par une convention tacite que 
nous avons respectée depuis que Perdita a été 
malade, il y a un sujet que nous n’avons pas 
abordé et qui ne peut être touché. Mais, mainte¬ 
nant qu’elle est rétablie, je tremble. Elle entrera 
ici dans un instant et, lorsque je serai en sa pré¬ 
sence, je ne pourrai ni lui parler ni la regarder. A 
chaque minute, j’aurai peur, comprends-tu? oui, 
peur... Les choses en sont arrivées à un tel point 
que je regrette aujourd'hui letemps où il fallait à 
chaque heure l’arracher à la mort, car mainte¬ 
nant, il suffit d’une phrase, d’un mot, pour que 
la foudre éclate... 

M me SERVIÈRES. — Robert, tu me-ierri- 
fies. Dans le désordre de tes paroles, j’entrevois 
je ne sais quoi de terrible. 

ROBERT. Ah ! ma tante, laisse-moi ; j’en 
ai déjà trop dit. 

M me SERVIÈRES. — Tu me fais redouter 
le pire... 

ROBERT , faisant un grand effort sur lui-même. 
— Non, rassure-toi, j’avais perdu la tête... Mais 




LA FILLE PERDUE 


205 


c’est fini, tu vois. Laisse-moi, je t’en prie, j’ai 
besoin de beaucoup de calme. Perdita va venir... 
Il faut que je sois maître de moi... Cependant va 
vers maman. Ne lui dis rien; elle s’effraierait, 
la pauvre femme. Rassure-la de ton mieux ; je 
suis bien content que tu sois près d’elle, tante 
Marie. (Il la prend dans ses bras et la mène dou¬ 
cement à la porte du fond.) 

M me SERVI ÈRES, — J’ai peur... Tu m’as 
empoisonnée aussi. 

ROBERT, — Va, ma tante,à tout à l’heure... 
Oui, à tout à l’heure. ( Elle sort.) 

(Robert hésite un instant, il sonne, puis va s’as¬ 
seoir résolument à son bureau. Il prend des 
papiers dans un tiroir, les parcourt rapide¬ 
ment, en déchire quelques-uns, les jelie dans 
la corbeille à papier près de lui, classe les 
autres. Jeu de scène qui dure quelques ins¬ 
tants.) 

ROBERT , sans se retourner. — Entrez. 

LE VALET DE CHAMBRE, entrant. — 
Monsieur a sonné? 

ROBERT, classant toujours ses papiers. — Vous 
préparerez ma grande valise, Alfred. Madame est 
tout à fait rétablie. Je pars ce soir. 

LE VALET DE CHAMBRE. — Pour plu¬ 
sieurs jours? 

ROBERT. — Non, non, un très rapide voyage 
d’affaires... Du linge de rechange et mon costume 
gris. 

LE VALET DE CHAMBRE. — Bien, mon¬ 
sieur. (Il sort.) 











206 THÉÂTRE 

(.Robert ouvre un autre liroir, examine une liasse 
de papiers, la remet à sa place.) 

•m 

ROBERT. — Tout est en ordre ici. (Il prend 
dans un liroir un revolver, Vexamine. — Pendant 
qu'il le regarde , on entend un bruit. Il sursaute, 
met rapidementle revolver dans la poche de son pan¬ 
talon, ferme le tiroir. — La porte de droite s'ouvre. 
Le visage de Robert change d'expression. Perdila 
apparaît. Elle esl vêtue d'une robe d'intérieur 
blanche , 1res élégante, un peu décolletée. Elle est 
fraîche , animée, éblouissante de jeunesse et de 
beauté. Pendant la première partie de la scène, il 
y a une gêne sensible entre eux, mais plus grande 
chez Robert que chez elle.) 

ROBERT, allant à elle. — Comment te sens-tu, 
maintenant que tu es debout? 

PERDIT A. — Très bien, merci.,. (Elle va à la 
fenêtre.) Ah! le soleil remplit la pièce. C’est gai, 
ici. (Venant à la table.) C’est toi qui as acheté ces 
beaux chrysanthèmes? 

ROBERT . — Mais oui, je suis heureux qu’ils 
te plaisent...Si tu es assez forte,je t’emmènerai 
au Bois après déjeuner. Nous marcherons un peu 
le long du lac. L’air vif te fera du bien. 

PERDIT A. — Comme tu prends soin de 
moi, Robert ! Mais cela n’est plus nécessaire. 
Ne vois-tu pas que je suis bien maintenant ? 
Et ce solei si clair qui entre ici semble me 
verser des forces. i\i-je vraiment été malade? 
Je l’ai oublié déjà. Mais il ne faut pas que j’ou¬ 
blie de te remercier pour la façon dont tu m’as 
soignée. 






LA FILLE PERDUE 


ROBERT. — Me remercier ! Le mot sonne 
mal à mes oreilles. 

PERDIT A. — Je n’emploie peut-être pas le 
mot qu’il faut, mais je te suis reconnaissante du 
fond du cœur du dévouement, de la bonté, de la 
tendresse que tu m’as prodigués. Pendant que 
j’étais en danger, tu ne m’as pas quittée un ins¬ 
tant, m’a dit ta mère. 

ROBERT. — Je ne sais qui me parle quand je 
t’entends. Où pouvais-je être ailleurs qu’à ton 
chevet? N’est-ce pas à cause de moi que tu as 
souffert et que tu as failli mourir. Il y a des jours 
où j’ai désespéré. 

PERDÎT A. — Il y avait en moi quelque 
chose de plus fort que la mort. {Unsilence.) Lors¬ 
que j’ai été en convalescence, que faisais-tu de tes 
soirées? 

ROBERT . — Je restais ici, je lisais. 

PERDIT A. — Tu n’as pas essayé de sortir, 
de te distraire? 

ROBERT. — Me distraire? 

PERDIT A. — Mais oui, voir des amis, causer, 
changer d’atmosphère et d’idées, 

ROBERT. — Je n’y ai pas songé. 

PERDITA, — Je crois que tu as eu tort. Ce 
tête-à-tête avec toi-même ne semble pas t’avoir 
réussi. Tu as l’air fatigué. 

ROBERT , brièvement — Qu’importe? 

PERDITA , avec tristesse.— Je n’aime pas le ton 
sur lequel tu me parles. Tu parais faire à chaque 
instant un effort pour ne pas causer librement. 

ROBERT. — Je te demande pardon. 




208 


THÉÂTRE 


PERDIT A, s'asseyant dans un fauteuil près de 
la table . — Ainsi tu passais tes soirées ici. Que 
lisais-tu? 

ROBERT „ — Des vieux bouquins, ce sont les 
meilleurs. 

PERDIT A) allongeant la main et prenant un 
des livres sur la table. — Voyons... (Lisant le titre.) 
Théâtre de Sophocle. (Robert a un mouvement 
comme pour s'emparer du livre. Il se retient. Elle 
ouvre le volume.) Œdipe Roi. C’est une pièce que 
je connais bien. J’ai eu à en faire une analyse à 
T Université quand j’avais dix-huit ans. (Robert 
se promène avec nervosité.) Je me souviens. Il y 
a là une accumulation d’atrocités qui me sem¬ 
blait hors la vraisemblance. Il faut qu’Œdipe — 
pourquoi? — ait tué son père ; il faut que Thèbes 
soit décimée par la peste. Tout s’écroule. Cette 
histoire est pleine de sang et de terreur. Je me 
suis demandé — je ne l’ai pas oublié —ce qui 
serait arrivé, lorsque Œdipe découvre la vérité 
su;' ses liens avec Jocaste, si, à ce moment-là, 
Thèbes avait é é prospère et qu’aucune catas¬ 
trophe ne l’eût menacée. Jocaste et Œdipe me¬ 
naient , semble-t-il,une vie conjugale sans nuages, 
malgré la différence de leurs âges. Ils avaient 
plus!., u s enfants, pleins de santé et de joie. Ils 
étaient heureux sans doute, mais les dieux jaloux 
ont déchaîné la pe^te dans Thèbes et voilà une 
sombre tragédie qui se déroule. Tu t’y intéressais 
quand tu étais seul? * 

ROBERT , s'arrêtant. — Parlons d’autre chose, 
Perdita, je t’en prie. 

PERDIT A, — Tiens, c’est la première fois 




LA FILLE PERDUE 


209 


que tu m’appelles par mon nom. (Un temps très 
court.) Et l’autre livre, on peut l’ouvrir, celui-là? 
Thucydide : la Guerre du Pêloponèse. C’est inté¬ 
ressant? Je ne l’ai jamais lu. 

ROBERT. — Oh ! tu sais... (Se reprenant et 
saisissant ce prétexte pour rompre la conversation.) 
Il y a de très belles choses là-dedans. Je t’en 
lirai quelques lignes qui sont célèbres. (Il feuil~ 
telle te livre.) Cela a été écrit à une époque où les 
gens étaient plus forts et plus durs que les hom¬ 
mes de notre temps. Ils n’avaient pas peur d’aller 
jusqu’au bout de leurs idées... Ah ! voilà. C’est 
ce que répondirent les Athéniens aux Méliens 
dont ils assiégeaient la ville et qui leur avaient 
envoyé des parlementaires : « Il faut se tenir, 
dirent-ils, dans les limites du possible et partir 
d’un principe universellement admis : c’est que, 
dans les affaires humaines, on se règle sur la jus¬ 
tice quand, de part et d’autre,on en sent la néces¬ 
sité, mais que les forts exercent leur puissance et 
que les faibles la subissent. » Les Méliens refu¬ 
sèrent de se déclarer sujets d’Athènes. Les Athé¬ 
niens emportèrent la ville d’assaut. Iis passèrent 
au fil de l’épée tous les adultes et réduisirent en 
servitude les femmes et les enfants. Hein, ce n’est 
pas mal, cela? 

PERDIT A. — C’est impitoyable. Pourquoi te 
plais-tu à des choses aussi cruelles? 

ROBERT , lentement , avec un peu d’étonnement. 
— Je ne sais pas, en vérité. Peut-être par réac¬ 
tion contre les niaiseries sentimentales qui sont 
à la mode. 

PERDIT A. — Tu voudrais t’endurcir. 

u 




210 


THÉÂTRE 


BOBERT. — C’est une grande faiblesse 
d’être trop sensible. 

PERDIT A. — Il ne faudrait pas aller jusqu’à 
la dureté... Je ne vois pas, du reste,’ce qui te 
pousse et pourquoi tu parles ainsi. Il est des cas 
où il n’y a ni vainqueurs, ni vaincus, ni innocents, 
ni coupables. 

ROBERT. —Eh bien, ils paient tous ensemble, 
confondus les uns avec les autres. Il en est ainsi 

fi 

dans la vie. Il faut s’habituer à cette idée. 

PERDIT A. — Ta conversation est triste 
aujourd’hui, Robert. 

ROBERT. — Tu as raison. C’est une conver¬ 
sation absurde... Je ne sais à quoi je pense. J’ai 
vécu récemment trop enfermé en moi-même. 

PERDIT A. — Oui, il semble que nous soyons 
séparés par tout un monde. Tu n’aurais pas 
parlé ainsi avant ma maladie, quand nous vivions 
l’un près de l’autre et que je connaissais la 
moindre de les pensées. Maintenant il faut sur 
chaque point des explications. Qu’est-ce que tu 
veux dire par aller jusqu’au bout de ses idées? 

ROBERT . — Avoir le courage de ce qu’on 
pense et ne s’arrêter à rien. 

PERDIT A. — Ah ! cela me plaît davantage, 
bien que cela soit un peu obscur. 

ROBERT. — Ce n’est pas facile à expliquer. 
Ce n’est pas vis-à-vis des autres qu’il faut avoir 
ce courage ; c’est vis-à-vis de soi-même lors¬ 
qu’on est seul en face de sa conscience. 

PERDIT A. — Cette fois-ci je comprends ce 
que tu veux dire. (Elle se lève> fait quelques pas 
ei revient à Robert qu'elle regarde bien en face . Il 


* 









LA FILLE PEBDUE 


m 


détourne les yeux.) Et tu trouves cela difficile? 

ROBERT. — Très difficile. 

PERDIT A. — Impossible? 

ROBERT. — Hélas, impossible. 

PERDIT A. — Cela aussi, je le comprends... 
C’est pour cela, sans doute, que tu ne me 
regardes jamais quand tu me parles maintenant. 

ROBERT , très gêné. — Mais tu te trompes. 

PERDIT A. — Non, ( Un silence elle fait 
quelques pas, va à la table, prend un chrysan¬ 
thème, puis s’approche de la fenêtre.) Il y a encore 
du soleil au monde, et des fleurs, et des gens 
heureux qui passent dans la rue. Et j’ai vingt 
ans ! (Revenant à Robert.) As-tu jamais été 
malade, Robert? 

ROBERT, étonné. — Malade?... Oui, j’ai été 
malade après ma seconde blessure. 

PERDIT A. — Tu as été en danger? Te sou¬ 
viens-tu de ce que tu as ressenti tout de suite 
après la période critique? 

ROBERT. — J’ai eu une triste convalescence. 
J’étais prisonnier ; je me faisais beaucoup de 
soucis, pour ma mère, en particulier. 

PERDIT A. — Alors tu n’as jamais connu la 
joie de revenir à la vie? 

ROBERT. — Non. 

PERDIT A. — Je te plains. C’est une des sen¬ 
sations les plus fortes et les plus enivrantes que 
l'on puisse éprouver. Je l’ai ressentie, je la res¬ 
sens encore. Rien ne peut f affaiblir, rien ne peut 
la diminuer. C’est comme si un Ilot de sang nou¬ 
veau, tout frais, qui n’a jamais servi, emplissait 
vos veines. Il y coule joyeusement, en tumulte, 







212 


THÉÂTRE 


en désordre. Il semble qu’on l’entende chanter 
en vous. Il emporte tout sur son passage, les 
regrets, les remords, et jusqu’aux souvenirs. 
On ne veut plus vivre que pour le présent ; — le 
passé est aboli. Et tout se colore magnifique¬ 
ment à vos yeux. — Ai-je jamais vu le soleil 
avant aujourd’hui?... Ces fleurs ne se sont épa¬ 
nouies que pour moi. Les premiers grains de rai¬ 
sins que tu m’as apportés quand j’ai commencé 
de manger n’ont jamais eu leurs pareils au 
monde. On est comme transporté de joie et, 
quand même on sent encore une faiblesse qui, 
elle-même, n’est pas sans charme, on imagine 
qu’on surmonterait n’importe quel obstacle, si 
le destin en dressait un sur votre chemin. 

ROBERT. — Tu as à peine vingt ans ; tout 
est miracle à cet âge-là. 

PERDÎT A. — Pourquoi parles-tu comme 
un vieillard? 

ROBERT. — J’ai vieilli soudainement. 

PERDIT A. — Faut-il te souhaiter d’être 
ma ade à ton tour pour que tu te réveilles jeune 
encore? 

ROBERT. — Il faudrait que la maladie fût 
assez forte pour effacer tout souvenir ^n moi. 

PERDIT A, saisie . — Ah ! (Un silence assez 
lofig , sur un autre ion.) Comment va ta mère 
aujourd’hui?* 

ROBERT. — Elle était ici tout à l’heure avec 
tante Marie. A vrai dire elle n’est pas encore 
tout à fait rassurée. Elle s’inquiète. 

PERDÎT A, V interrompant. — A ton sujet, 
naturellement. 




LA FILLE PERDUE 


213 


ROBERT . — Au nôtre. Je viens d'avoir une 
conversation assez pénible avec tante Marie, 
Elle s’est mis en tête qu’il y avait une cause 
morale à ta maladie, 

PERDÎT A, V interrompant. — Et à tes idées 
noires. 

ROBERT. — Alors elle cherche. 

PERDIT A, inquiète . — Elle n’a pas trouvé? 
elle n’est pas sur la piste? 

ROBERT. — Ah î je te l’avoue, j’ai été sur le 
point de me trahir. Mais e me suis arrêté à 
temps. 

PERDIT A. — Il ne faut rien dire, Robert, 
quoi qu’il arrive. Promets-le-moi. 

ROBERT Quoi qu’il arrive... Ne rien dire... 

PERDIT A. — Tu hésites? 

ROBERT , gêné. — Je n’hésite pas, mais je ne 
suis pas sûr de comprendre. Pourquoi tiens-tu 
à cette promesse? 

PERDIT A. — Ou’est-ce qui t’arrête, ici, 
Robert? A quoi penses-tu? Y a-t-il une seule 
hypothèse dans laquelle tu puisses envisager de 
dire la vérité à ces deux pauvres vieilles femmes ! 
(Allant à lui.) Ah ! réponds-moi, cette fois-ci, et 
clairement... J’ai peur de comprendre. Parle, et 
que tes yeux ne quittent pas les miens. 

ROBERT, après un temps et avec un effort sur 
lui-même. — Je ne dirai rien. 

(Il se détourne d'elle et fait quelques pas rapides. 

Elle le suit des yeux avec inquiélude ,) 

0 

PERDIT A , se laissant tomber sur le divan , —- 
Je me sens fatiguée, soudainement. 





1 ■ «T 







214 


THÉÂTRE 


ROBERT , allant à elle. — Je suis au désespoir. 
C'est ma faute encore. Ah ! tant de maladresse ! 

PERDIT A. — Non, tu n’y es pour rien. Un 
peu de lassitude seulement. Ne t’alarme pas à 
mon sujet. Tu vois, j’ai déjà repris mes couleurs. 
Je suis plus impressionnable encore que je ne le 
croyais. Il y a entre nous une atmosphère à 
laquelle je ne suis pas habituée. C’est sans doute 
ce qui m’oppresse. Il me faut à tout moment 
faire un effort pour savoir ce que tu penses. 
Cela m’est très pénible. J’ai été inquiète, il y a 
un instant, parce qu’il m’a semblé que tu me 
cachais quelque chose... De toi à moi, c’est impos¬ 
sible. 

ROBERT. — Hélas î vois où la franchise 
nous a menés. 

PERDIT A. — C’est vrai, et pourtant les 
blessures qu’elle fait ne sont pas empoisonnées. 

ROBERT. — Elles tuent aussi sûrement. 

PERDIT A. — Mon pauvre Robert, est-ce toi 
qui parles ainsi? Comme tu as changé ! 

ROBERT. — J’ai beaucoup changé, en effet. 

PERDIT A. — Je ne te reconnais plus. 

ROBERT , se montant peu à peu „ — Tu t’en 
étonnes? mais pourrait-il en être autrement? 
J’étais, il n’y a pas longtemps, un homme fier 
et je suis accablé par la honte. J’étais fort et ne 
demandais le secours de personne, je suis brisé 
par des événements qui sont plus forts que moi. 
Je me croyais un esprit libre. A quoi me sert 
une liberté dont je ne puis user? Je suis devant 
toi et je baisse les yeux. J’ai ruiné ta vie, c’est 
vrai, mais la mienne du même coup. La grandeur 



du châtiment dépasse la faute. Regarde ici 
les misérables que nous sommes. Nous nous cher¬ 
chons et nous nous fuyons en même temps. Je ne 
sais rien de toi et j’ai peur, car ce que j’entrevois 
me terrifie. A chaque instant tu approches d'un 
sujet qui ne peut pas être abordé. Tes allusions 
au passé, comment les supporter? C’est assez 
qu’il vive terriblement en nous. Un esprit de 
vengeance t’anime-t-il? Veux-tu me faire payer 
un crime ancien ! Ah 3 laisse, laisse l’expiation 
venir à son heure qui est peut-être proche. Faut- 
il auparavant implorer ta pitié, ton pardon? 
Est -ce cela que tu veux de moi? Crois-tu que je 
ne sente pas suffisamment mes forts? Leur poids 
est sur mes épaules et m’écrase. 

PERDIT A. — Robert, arrête-toi. 

ROBERT. — Non, il faut que je parle. C’est 
peut-être la dernière fois. 

PERDITA , bondissant sur lui. — Que dis-tu? 

ROBERT. — J’eusse mieux fait de me taire. 
Je ne l’ai pas pu. Quelque chose de plus fort que 
moi m’a poussé à parler. Je voulais te cacher 
encore la décision que j’ai prise. Mais, hélas ! 
tu n’as pas fait en vain appel à ma franchise et 
au Robert que tu as connu. 

PERDIT A. — Je le retrouve, enfin. 

ROBERT. — Pour le perdre à jamais, Perdita, 
il faut que je te quitte ! 

(Il se laisse tomber à genoux devant Perdita , et 
pleure.) 

PERDITA. — C’est donc vrai. Tu veux me 
quitter... Je le soupçonnais depuis un moment. 











216 


THÉÂTRE 


Et voilà que tu pleures à mes genoux. (Elle lui 
caresse doucement la lêle.) Toi, mon Robert ! 
Je n’ai jamais vu des larmes dans tes yeux. Tu 
es un homme, et fort, et tu pleures ! Faut-il que 
tu aies souffert, mon chéri, pour en arriver là 1 
Et c’est à cause de moi ! Comment veux-tu que 
je le supporte? 

j ROBERT, se relevant. — Je te demande par¬ 
don. Une faiblesse indigne de moi... 

PERDIT A. — Non, ne t’excuse pas. Je 
t’aime ainsi. Je te préfère au Robert fermé de 
tout à l’heure, à celui qui se cachait de moi. 
Quel crime avais-je donc commis pour être 
traitée ainsi en ennemie? Ne sommes-nous pas 
restés, malgré tout, ce que nous étions, des cœurs 
honnêtes et droits, entre lesquels aucune ruse 
n’est possible, entre lesquels il ne peut y avoir 
de dissimulation? 

ROBERT. — Perdita, la souffrance m’avait 
fait perdre la raison, 

PERDITA. — Te voilà redevenu humain, 
comme tu l’étais. Maintenant nous pourrons 
causer ouvertement. Maintenant, tu peux me 
dire comment tu as été amené à cette étrange 
décision de partir. - 

ROBERT. — Il faudrait peut-être que je 
fusse plus maître de moi que je ne le suis pour te 
le faire comprendre. Je l’essaierai pourtant. Mais, 
au vrai, que te dire, Perdita? La décision de 
partir n’a-t-elle pas en soi son explication? Que 
puis-je y ajouter? 

PERDITA. — Pourtant il me faut davan¬ 
tage et je ne te tiens pas quitte si aisément. Tu 







LA FILLE PERDUE 


étais résolu à quitter ta mère et ta tante, et sous 
quel prétexte? Quel motif aurais-tu invoqué 
pour leur faire tant de peine. 

ROBERT. — Je leur aurais dit la vérité. 

PERDIT A, effrayée , — La vérité ! tu n’y 
penses pas ! 

ROBERT. — Il y a un moment où on ne peut 
la taire. Une lettre, une heure après mon dé¬ 
part, leur en aurait donné la raison. 

PERDIT A. — C’était là ce que tu avais 
décidé. Tu voulais mettre de l’irrévocable entre 
nous. Tu voulais rendre ton retour impossible. 

ROBERT. — Mon retour n’est-il pas impos¬ 
sible? N’y a-t-il pas de l’irrévocable entre nous? 

PERDIT A. — C’est ainsi que tu partais pour 
toujours. Et je n’aurais appris, moi aussi, ce 
départ, que par une lettre. Est-ce possible? 
Est-ce toi qui parles?... (Un temps.) Mais je veux 
savoir encore une chose et il faut que je reste 
calme. Dis-moi, je te prie, pourquoi, puisque 
notre séparation est inévitable, c’est toi qui dois 
quitter cette maison et non pas moi? Il y a là 
quelque chose d’incompréhensible qu’il faut 
éclaircir. C’est moi qui dois m’en aller, moi qui 
suis une intruse ici. Voilà la solution naturelle. 

ROBERT . — Perdita, tu n’es pas une intruse 

* * * 

ici. 

PERDITA. — C’est vrai. Mais veux-tu que 
ta mère et ta tante aient pour cette petite fille 
retrouvée les sentiments qu’elles ont pour toi? 

ROBERT . — J’ai pensé que, lorsqu’elles 
verront notre vie ruinée, tu sauras les consoler 
mieux que moi. Je suis devenu d’humeur sombre 








218 


THÉÂTRE 


et renfermée. De quelle aide leur serai-je, moi 
qui ai déjà tant de peine à me supporter moi- 
même? Tandis que toi, ta grâce, ta fraîcheur, ta 
bonté naturelle, ta jeunesse rayonnante, quel 
don leur fais-je ainsi en les quittant ! Et toi- 
même, Perdita, où puis-je te laisser avec plus 
de sécurité, avec moins de soucis à ajouter à 
ceux que j’emporte avec moi? 

PERDITA , après un silence et appuyant sur 
les mots . — Et tu comptes aller très loin? 

ROBERT . — Loin ou près, qu’importe? 

PERDITA. — Je sens bien que ce que tu dis 
est vrai, mais n’est vrai qu’en partie. Tu ne me 
trompes pas, et pourtant l’accent de ta voix ne 
porte pas la conviction en moi. Il y a dans ta 
pensée quelque chose d’affreux que l’on ne peut 
dire. Mais on peut le deviner, s’il faut le taire. 
Robert, pourquoi ne m’invites-tu pas à faire ce 
grand voyage avec toi? 

ROBERT . — Que dis-tu? 

PERDITA . — Ne suis-je pas ta compagne de 
toujours? Grois-tu que tu aies le droit de couper 
les liens qu’il y a entre nous ? 

ROBERT , avec effroi . — Toi, partager mon 
sort! Il ne le faut pas, Perdita. Une victime suffit, 

PERDITA. — Et tu t’es désigné toi-même 
sans me consulter ! 

ROBERT . — Je suis un homme frappé de la 
foudre et qui n’a plus qu’à disparaître. 

PERDITA. — Et qui m’empêchera de te 
rejoindre où tu vas? 

ROBERT. — Je t’en supplie, quitte cette 
pensée, La vie est devant toi. 



LA FILLE PERDUE 


219 


■ 

PERDITA. — La vie n’a pour moi, sache-le, 
que le sens que tu lui as donné. 

ROBERT , éperdu. — Perdita, c’est impos¬ 
sible ! Moi, être cause de ta mort? Je ne puis en 
supporter l’idée. Je te promettrai tout ce que tu 
voudras. Je partirai seulement, parce qu’il est 
impossible que je continue à vivre ici... Je par¬ 
tirai, et ce sera tout... Tu comprends ce que je 
veux dire. Mais toi, tu resteras là. un peu, auprès 
de ma mère, et puis, un jour, qui sait... 

PERDITA. — Robert, reviens à toi. Ton 
esprit semble égaré. Quelles semaines as-tu pas¬ 
sées dans la solitude? Ouelles tortures as-tu en- 
durées pour que je te retrouve ainsi? Et moi, 
pendant que tu souffrais, je revenais paisiblement 
à la vie dans mon lit de malade, entourée des 
soins et de Tafïection de tous. Mais c’était toi, 
mon pauvre Robert, qui étais en danger mor¬ 
tel, toi qu’on abandonnait pour ne penser qu’à 
moi, toi, sur qui j’aurais dû veiller tendrement 
à chaque minute. Ah ! j’ai été loin de toi trop 
longtemps. Mais écoute, Robert, même si nous 
avons peu d’heures à vivre ensemble, il faut 
- au moins qu’elles nous servent à éclaircir tout 
ce qui reste d’obscur entre nous. Il faut que je 
sache ce qu ’il y a en toi et que je ne te cache rien 
de ce que je pense. 

ROBERT. — Tu entreprends une tâche impos¬ 
sible. 

PERDITA. — Il s’agit de te sauver. Grois-tu 
que je vais reculer? Je ne sais si je me trompe, 
mais je pense que je pourrai enlever de ton coeur 
l’amertume qui l’empoisonne. 







220 


THÉA.TRE 


ROBERT. — Scrais-tu cette magicienne? 

PERDÎT A. — J’irai droit au but. Ma vie est 
ruinée, il est vrai,mais où est ta faute, Robert? 
Je la cherche et ne la trouve pas. 

ROBERT. — Tu es généreuse, Perdita. 

PERDIT A. — Tu n’as pas été coupable 
envers moi. Seul le jeu tragique des circons¬ 
tances a été contre nous. 

ROBERT. — Déjà les choses m’apparaissent 
dans une lumière nouvelle. 

PERDITA. — Les hommes n’ont rien à voir 
dans la situation où le hasard nous a placés. Ils 
n’ont pas à la connaître, nous ne dépendons 
ni de leurs idées, ni de leurs préjugés, ni des lois 
changeantes qu’ils ont faites, ni de celles, plus 
impérieuses parfois, qui ne sont pas écrites. 

ROBERT. — Où te diriges-tu, Perdita? 

PERDITA. — Attends... Nous sommes l’un 
et l’autre, des esprits libres. Nous ne nous trou¬ 
vons pas en face des lois divines. 

ROBERT. — Tu dis vrai. 

PERDITA. — J’en suis arrivée là. J’avais 
détruit tout ce qui au dehors s’oppose à nous, 
et je me suis arrêtée, effrayée tout à coup, car je 
m’apercevais soudain que l’obstacle auquel nous 
nous heurtons, c’est dans nos cœurs, dans nos 
esprits qu’il s’est dressé. Comment le vaincre 
puisque c’est de nos idées et de nos sentiments 
qu’il se fortifie?... Et je suis restée là, immobile, 
ne pouvant faire un pas de plus. Le chemin était 
fermé devant moi... Et soudain, un jour, un 
miracle s’est produit... Je ne sais comment te 





LA FILLE PERDUE 


221 


l’expliquer, mais voilà, l’obstacle avait disparu, 
la route était libre et la barrière tombée. 

ROBERT. — Que veux-tu dire? Si je t’en¬ 
tends bien, tu as senti qu’après cette crise, tout 
n’était pas fini pour toi, que tu pouvais être 
heureuse encore. C’est cela, n’est-ce pas? Je le 
prévoyais... A ton âge,il n’est rien d’irréparable, 
le cœur a une faculté de renouvellement qui sem¬ 
ble inépuisable. Ah ! c’est un grand souci de 
moins pour moi. Je respire plus librement. 

PERDIT A. — Décidément le voile que le 
temps et la séparation ont tissé entre nous est 
épais. 

ROBERT. — Il faut le déchirer hardiment, 
Perdita. 

PERDIT A. — Je te dirai donc tout, Robert. 
La vérité est que, lorsque je me suis interrogée 
à ton sujet, je n’ai trouvé dans mon cœur que le 
souvenir de l’homme que j'ai connu jeune fille 
et qui a fait de moi une femme. Il n’y avait pas 
deux images qui se combattaient ; une seule 
régnait, éclatante, sans rivale. Contre quoi, du 
reste, aurait-elle eu à se défendre? Contre des 
souvenirs si lointains, si vagues, si pâles qu’ils se 
perdent dans un passé tout noyé dans les 
brouillards. J’en suis arrivée à douter même 
de leur existence. J’ai chassé loin de moi ce que 
j’ai entendu du Robert d’il y a vingt ans, j’ai 
grandi sans le connaître ; j’ai vécu comme s’il 
n’avait pas existé. Pour moi, il n’y a qu’un 
Robert, celui qui m’est apparu là-haut, sur îa 
montagne, et qui a ouvert devant mes pas le che¬ 
min véritable du bonheur. Tu vois bien qu’il 







222 


THÉÂTRE 


m’est impossible de me battre contre les fan¬ 
tômes qui t’apparaissent? 

ROBERT. — Que veux-tu dire ici, Perdita? il 
faut que je le sache. 

PERDITA. — Pourquoi me forces-tu à expli¬ 
quer ce qui est l’évidence même? 

ROBERT. — Va jusqu’au bout. 

PERDITA. — Où je me sauve, tu te perds. 
J’étais une enfant, il y a seize ans ; tu étais un 
homme. Tout s’est effacé de ma mémoire ; mais 
des images nettes, précises, sont restées gravées 
dans ton cœur. Aussi tes regards se détournent 
de moi, tu ne peux supporter ma vue, parce 
qu’en ma personne, le présent et le passé se 
mêlent à tes yeux affreusement... J’ai fini. 
Puisse ce que tu viens d’entendre te rendre plus 
facile de vivre lorsque nous serons séparés ! 

ROBERT , — J’étais allé si loin dans mon 


erreur que je doute encore de ce que je viens 
d’entendre. C’est en moi un grand tumulte. Je 
ne sais comment m’y reconnaître. Mais d’abord, 
il y a ceci : tu ne me hais pas. Répète, répète ces 
mots pour qu’ils me pénètrent. 

PERDITA . — Je t’aime toujours. 

ROBERT . — Tais-toi, ne dis plus rien. Laisse- 
moi, laisse-moi un instant pour m’habituer à 
l’éclat de cette idée. Je suis comme un homme 
qui aurait été enfoui longtemps dans un cachot, 
qu’on en tire soudain et qu’on amène en plein 
soleil. La lumière, la grande et belle lumière du 
jour l’aveugle ! Ah ! tu ne sauras jamais dans 
quelles angoisses j’ai vécu. Je ne L’avais sauvé 
de la mort que pour te perdre à nouveau, irré- 




LA FILLE PERDUE 


r 



médiablement cette fois et avec une telle suite 
de douleurs devant moi, et si aiguës, qu’il 
m’aurait été impossible de les supporter. Rester 
accablé sous le poids de ta haine que je croyais 
avoir méritée et te voir me quitter pour aller 
vers je ne sais qui, mais vers un autre,sans doute, 
cela était au-dessus de mes forces... Et puis voilà 
que soudain... Ah ! jure que tu ne me quitteras 
jamais quoi qu’il arrive? 

PERDIT A. — Je te quitterai pourtant, 
Robert. 

ROBERT. — Que veux-tu dire? Quel est ce 


jeu cruel? 

PERDIT A, douloureusement d'abord , puis 
se montant peu à peu . — Ce n’est pas un jeu, 
Robert, tu sais bien que j’en suis incapable. 
Mais, en vérité, comment peux-tu imaginer 
qu’une vie commune est possible entre toi, tour¬ 
menté par le passé, et moi, pour qui le présent 
seul existe. Je ne t’ai rien caché, tu sais ce qui 
est en moi ; et d’autre part, tu te connais toi- 
même, tu es celui qui se souvient... Vivre l’un 
près de l’autre ! Ce serait perpétuer un conflit 
intolérable. Et ne vois-tu pas où nous irions? 
A m’avoir à tes côtés chaque jour, presque à 
chaque heure, il arriverait un moment où le 
présent remporterait, un moment où tu oublie¬ 
rais le passé et ta-fille perdue, où tu ne verrais 
plus en moi que la femme que tu as aimée. Dans 
un moment de folie, tu me prendrais dans tes 
bras. Où trouverais-je la force de résister? Sur 
quoi m’appuierais-je pour lutter contre toi?... 
Et de nouveau nous serions l’un à l’autre,.. 


s 


f 

* 



* 




224 


THÉÂTRE 


Mais tu te ressaisirais bien vite et tu me mau¬ 
dirais d’avoir été la cause de ton égarement. Les 
remords t’accableraient — je te connais mainte¬ 
nant, je sais que tu es leur proie faciie—et qu’ad¬ 
viendrait-il de nous au lendemain de ce qui serait 
à tes yeux une faute, et peut-être un crime? 

ROBERT , voulant l'interrompre. — Mais, Per- 
dita 1 c’est toi maintenant qui es dans l’erreur. 
Écoute-moi un instant. 

PERDÎT A, avec plus de passion encore. — A 
quoi bon? Il y a tout de même entre nous un 
abîme que tu ne franchiras pas... Mettons que 
je me trompe. Mettons que tu sois un homme 
au-dessus des faiblesses humaines, un homme 
impassible, un homme qui ne peut faillir... Mais 
moi, je ne suis qu’une femme, et une femme qui 
aime, une femme sans force contre l’amour que 
tu as su lui inspirer. Tu ne peux pas attendre de 
moi l’assurance tranquille qui t’est facile. M’im¬ 
poseras-tu le supplice quotidien de resterindifïé- 
rente et froide auprès de celui que j’aime? Puis- 
je répondre de moi? Ah 1 tu ne me connais 
guère ! Elle s'approche de lui,) Je voudrai 
prendre ta main. (Elle lui prend la main.) La reti¬ 
reras-tu? Je voudrai me blottir près de toi, dans 
la chaleur de ton corps, à ma place, comme je 
disais autrefois. ( Elle est tout près de lui , la tête 
presque sur Vépaule de Robert.) Me cliasseras-tu? 
(Avec violence et Vécartant d'elle.) Non, non, tu 
l’as dit, il ne faut pas défier les dieux. Renvoie- 
moi, et tout de suite, tu m’entends. Demain il 
serait trop tard. (Changeant de ion et avec un 
gémissement.) Ah ! tu as tant fait que, cette 



LA FILLE PERDUE 


225 


fois-ci, j’ai honte ! { Elle iombe sur le divan el san- 
glole. Robert fait deux pas pour aller à elle , puis a 
un instant d’hésitation.) 

PERDIT A, qui le voit immobile , 5e redresse 
et se lève. — L’expérience est faite : elle est 

0L t 

décisive. Tu ne demanderas plus rien après ce qui 
vient de se passer. Séparons-nous. C’est moi qui 
quitte cette maison. 

ROBERT,courant à elle. — Non, tu resteras ici, 

PERDIT A. — Il faut que je parte. 

ROBERT. — Je saurai te garder. 

PERDIT A. — C’est impossible, hélas! 

ROBERT. — Tu t’es trompée sur mes sen¬ 
timents comme moi sur les tiens. Nous avons 
vécu l’un et l’autre dans la même erreur. 

PERDIT A. — Que veux-tu dire? 

ROBERT . — C’est difficile. Les mots me sont 
lourds à manier... Je ne sais où trouver un che¬ 
min... Ah! voilà!... Perdita, te souviens-tu, tout 
à l’heure — il y a un siècle tant il s’est passé de 
choses depuis — de m’avoir dit que je ne pou¬ 
vais même pas te regarder? 

PERDITA. '— Je me souviens. Tu n’avais 
pas levé les yeux sur moi depuis que j’étais 
entrée dans cette pièce. 

ROBERT. -— Tu croyais que je te détestais, 
que je ne pouvais supporter ta vue... Folie ! 

■ Veux-tu savoir la vérité? Je puis te la dire enfin... 

PERDITA , — Parle donc. 

ROBERT. — Je ne te regardais pas parce que 
je te trouvais trop belle. 

PERDITA,avec un mouvement de pudeur. —Ah ! 

ROBERT. — Je craignais de t’offenser eruel- 


15 




226 


THÉÂTRE 


lement ; je voulais te fuir, j’étais arrivé à la 
pensée de m’effacer du monde, j’allais mourir, 
parce que je me sentais incapable de ne pas 
t’aimer et que je ne pouvais supporter l’idée 
d’être repoussé par toi. J’étais malade, Perdita, 
tu l’as dit, comme toi, mais d’une autre manière ! 

PERDITA . — Es-tu certain d’être revenu à la 
santé? 

ROBERT. — C’est toi qui m’as, d’un seul 
mot, guéri. 

PERDITA . — Ne crains4u pas de retomber 
dans ton égarement? Ëcouteras-tu les sirènes 
qui parlent du passé? Fais-y attention. La 
moindre rechute, sache-Ie, serait mortelle. 

ROBERT. — Le passé est effacé à jamais. 

PERDITA. — Je ne puis être la compagne 
que d’un homme fort et maître de lui. 

ROBERT. — Je serai cet homme auprès de 
toi. Nous quitterons cette ville hantée par trop 
de souvenirs. Là-bas, plus loin que les terres civi¬ 
lisées, nous irons nous faire une âme neuve dans 
les pays qu’inonde une lumière primitive. 

PERDITA. — Nous laverons nos corps purs 
dans les mers du Sud. 

ROBERT. — Tu as confiance en moi? Tu 
acceptes de me suivre? 

PERDITA. — Du jour où je me suis donnée, 
j’ai remis ma vie entre tes mains. Je ne la re¬ 
prends pas. Aujourd’hui, je te retrouve tel que 
je t’ai toujours connu. Fais de moi ce que tu 
voudras. 


RIDEAU 


ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 

23 SEPTEMBRE 1924 PAR 

L'IMPRIMERIE FL O CH, 
A MAYENNE (FRANCE) 





























































































































IW/-1 



’i-'i J 4t,i- T \5w d 

i !■ u 1 ^"'. ‘“■T" J!*"-J -j 

•■. ' ; 

. ! -TJ^- v 








■JjJfcjftr 

“j'TÏKÏi J 

! tm : 







■mm 

[FiRS. 1 . vÆ'- jj“ : ’j.. 

% '-.7' 









* + >■ r ” 

V 1 * ► }! 1 

>1“^-' 1 “ 1* 




■ : ■"' f ~> ■ 


1 %'T ïft 


■ Ù . ■iri.. ï 

'F - 

-*kL J-'& 

£CV0j| 

EjT" fc |'T'""." 1 . 






, p ■ "T 1 " 


î ": . :'" 


‘'-ÿfcçr, 

H 

u .‘.j; üH iTjI X 
^ptr 'r .. ,,% * 


"f 

W^OiT 

V _ _— 


fc | jA , îr 

v J : j .» ‘ , r _ '/" 

"tSaÆ*^ #? ^S^p^Cÿ - 

i îHKr^-ïrA^ ■ ' ■ ' 


• T*..'- L 




•- .4M.l--r.-r- 

*' i' r-, :'r 

- M H • 






7? ■- ;l . 

■ Vi 



- i4- > ■ % , - - 

■•.. •■-■ r ..- 

■ ■ r tW * V r I rT P " J_ .'. ‘r "j *■ ,*- 


■Xi^r'. 




ÈÊ îsiï 



__ ”■ 

_if£: jp j 


^î35ï> 




.?■ '■■... 

*: : r C« *■ ■“ . ■ .